Mother : Ma mère


Suite à sa diffusion par ARTE, retour sur le titre de Bong Joon-ho.


Si Allen s’inspire d’Eschyle, Bong relit Euripide – Médée en Corée (du Sud), en quelque sorte. Mother constitue avec Memories of Murder un diptyque sur la culpabilité, la violence et l’opacité du monde. Les deux films possèdent la même structure divisée (héritée de Psychose), passant au bout d’une heure de la comédie noire au mélodrame existentiel, avec des éléments de politique et de sociologie (formation du cinéaste), tissés dans la trame d’un polar aux effets de temps réel documentaire. Ouverture sur un champ, personnage « attardé », duo d’enquêteurs, sidération devant l’atrocité de L’Invraisemblable vérité (celle de Lang, source apocryphe de Corneau & De Palma pour leurs derniers opus) : autant de rimes et de correspondances, le second film trouvant sa matrice dans le premier, au détour d’une scène où la police emmène un fils sous les cris de son père. Du tunnel obscur qui engloutit le meurtrier probable surgira bientôt le monstre métaphorique et mémoriel de The Host et le train révolutionnaire de Snowpiercer, le Transperceneige.

Bong traque cette altérité en chacun de nous (m/other, comme chez Suwa), qui donne au tueur en série aux mains si douces un visage ordinaire, dixit la gamine dans l’épilogue, sans cesse introuvable, et rend meurtrière une mère infanticide trop aimante. Au terme du voyage au bout de la nuit, le regard caméra d’un flic sous des cieux gros d’orage, ou la danse au crépuscule d’une vieille femme dans un bus de remerciements filiaux, en écho à celle de Leatherface avec sa tronçonneuse, orphelin autiste qui pourrait tenir la main de la mère à l’enfant perdu – stupéfaits par une épiphanie létale, les protagonistes s’abandonnent à l’oubli impossible (le court métrage de fin d’études du cinéaste s’intitulait Memory Within the Frame).

Mais nul désespoir dans les œuvres, souveraines par leur forme et leur lyrisme ; si, comme le pensait Borges, le roman policier doit servir à ordonner le chaos du monde, les films de Bong proposent une réponse esthétique lucide, politiquement et moralement, au mystère du Mal et de la mort brutale des écolières (déguisées en Petit Chaperon rouge bondage ou en uniforme de manga), avec des éclats de beauté vraiment inoubliables (morceaux de pêche dans le vagin des victimes, chair laiteuse de la mère piquée par une aiguille d’acupuncture, qui résonne avec la piqûre érotique de Judy Davis en junkie du Festin nu). Souvenirs – au double sens de mémoire et de traces – de meurtre ou d’accident, ils célèbrent avant tout l’alternance de l’horreur et de la majesté, le mariage du Ciel et de l’Enfer, pour citer Blake, et affirment leur foi dans les images du cinéma, contre celles, mensongères ou fausses pistes, de l’ère numérique (photos retouchées ou prises avec un cellulaire), porteuses d’une vérité tragique rendue supportable uniquement par son art.

Commentaires

  1. J'ai beau adorer les deux films, je n'aurais jamais pensé à lier les danses macabres de Leatherface et de cette Mère... Très bel article qui souligne aussi beaucoup de points de correspondances entre les deux meilleurs films de Bong qui m'avaient échappé!

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    1. Merci beaucoup ! Puisque vous aimez Lynch et Weir, je vous renvoie aux articles consacrés ici même à "Twin Peaks : Fire Walk with Me" et "Pique-nique à Hanging Rock". Au plaisir de vous lire, sur l'un des deux blogs...

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