Articles

Quelque chose de Carroll

Image
  Exils # 212 (24/06/2026) « Un film pour enfants – peut-être » déclare en introduction la blondinette et le titre d’origine affirme « Quelque chose d’Alice ». Švankmajer revisite l’imagerie un peu vite classée surréaliste de l’increvable Carroll, se fiche de Disney, oublions le Burton, adaptation pénible, coda capitaliste. S’il fallait trouver un équivalent au métrage entre hommage et outrage, on penserait plutôt à L’Homme qui rétrécit  : ici aussi la taille de l’héroïne déraille et dérive, sacré kolatch, une sourde menace bien bruitée, non musiquée, accompagne le parcours grotesque, cauchemardesque, auquel on accède à l’aide d’une table à écrire, à dessiner, au tiroir autant profond que le vide puis disparu horizon. A contrario des parents inquiétants de Coraline , la famille d’Alice n’existe, lectrice au cou coupé du prologue morose, s’y substitue un bestiaire en huis clos, animé comme il faut, avec une virtuosité à la fois familière et remplie d’étr...

Entraîné sans Trenet

Image
  Exils # 211 (23/06/2026) Ménilmontant (1926) commence comme un slasher , comble l’amateur de film dit d’horreur. Au massacre à la hache inaugural répondra l’énervé pavé final. Construit en boucle bouclée, il s’intéresse aussi à la violence de l’indifférence. Entre l’étonnant prologue et le morne épilogue, on revisite vite les motifs des deux orphelines, cette fois-ci fleuristes, de la grande ville. Démuni du moindre intertitre, l’aimable mélodrame fait en résumé se croiser Griffith & Ruttmann, capture la capitale, écrin malsain de romance malheureuse, en sourdine incestueuse. Ce côté documenté, la caméra s’aère façon Lumière, le solitaire respire en hiver, démontre à nouveau que nul n’attendit Truffaut and Co. pour quitter le studio. D’abord déguisée en adolescente, écho à Pickford, Sibirskaïa/Lebas deviendra une mater dolorosa , traits défaits, mouillés, plus proche de Karina dans Vivre sa vie , livide et liquide devant Dreyer & Falconetti, que de la virginale Gish e...

Et vogue le nadir

Image
  Exils # 210 (22/06/2026) L’arbre et la forêt, en effet : Dulac demeure la cinéaste du dispensable La Coquille et le Clergyman , scénario d’Artaud, qui vomit le film, pourtant un an avant, voici L’Invitation au voyage (1927), ni « surréaliste » ni « expérimental », catégories discutables, pas davantage hommage à Charles, au paysage mental et doux-amer de Baudelaire, l’un des poètes préférés de l’auteur du Pèse-Nerfs , malgré la citation liminaire. On pense plutôt à la contre-utopie de Youkali , car conte de couple(s) de cabaret en toc, comptoir barque en carton-pâte, entraîneuses joyeuses substituées aux sirènes malsaines. Si certains se soucient du prochain psychodrame de Nolan, la réalisatrice féministe se fiche d’Ulysse, concocte un huis clos muni de vrais-faux matelots, d’un orchestre peu porté sur la parité, un batteur déconneur entre une violoniste placide et une joueuse de banjo , d’une dame de mélodrame tendance Bernstein, Henry et non Leonard. ...

Prévoir et revoir

Image
  Exils # 209 (17/06/2026) Une autre femme au téléphone mais médium, fille à demi orpheline, mère pourvue du même pouvoir décédée d’un cancer , père salutaire invalide, ex -détective et cinéphile. Le générique cite Patrick , Dementia 13 , House on Haunted Hill et Death Rides a Horse . Scandé d’extraits visionnés en VHS, Night Caller (2022) décalque les scalps de Maniac , redispose la psychose de… Psychose . À la Volvo et au congélo se rajoute un jumeau, qui reprend le flambeau du frérot, (r)appelle illico . Une petite scène post - credits indique aussi le suicide de l’ ex -mari, alcoolique tabasseur, pitoyable stalker . Autant dire que la « darling Clementine », clin d’œil introductif à Ford, ne pourra se reposer, sinon d’un sommeil mortel, reprendra du service via une suite baptisée en toute simplicité Scalper . Le jeu de mots renvoie vers nightcrawler , éloquente locution usitée pour désigner un rôdeur ou une prostituée, identifier des travaux de Friedkin & ...

Bon numéro

Image
  Exils # 208 (16/06/2026) Le cinéma art des visages et des voix, Cassavetes & Chion ne le nieront, une histoire de ces films-ci reste à écrire, importance du sens de l’ouïe et du récit, donc du son, a contrario du raccourci d’un usinage d’images. La technologie phonique, radio ou téléphone, cristallise en faisceau femmes, confidences et surtout fantômes, sinon fantasmes, car les ondes désincarnent la parole, donnent accès à un autre monde, voire une autre montre, accessoire à la fois vital et dérisoire de The Phone Call (2013), donnent à entendre l’intime et l’invisible. Après Barbeau ( Fog ) et Viard ( Parlez-moi de vous ), voici Hawkins lectrice et secouriste. Bonnet rose, manteau marron, la jeune femme apprend son prénom à l’interlocuteur rempli de « peur », baptisé Stanley, pseudonyme en rime au Kubrick de Shining , même item de présences puissantes, doté itou d’un happy ending davantage ironique. Abribus British ou centre de crise, il s’agit d’agir assis...

L’Homme qui n’en savait pas assez

Image
  Exils # 207 (15/06/2026)   Une vingtaine d’années avant La Maison du docteur Edwardes , Les Mystères d’une âme (1926) relève de l’enquête existentielle autant que promotionnelle. Le sous-titre « film psychanalytique » indique assez de quelle méthodologie il s’agit, tandis que le métrage se livre en définitive à une lecture réflexive de ses propres images. Si le psy de service et complice ne reçoit qu’autour de midi, l’ item muet exhumé dure moins d’une heure et demie, le temps de donner à comprendre au spectateur de quoi il retourne, de quoi ce fameux et fumeux « refoulé » se fait, à savoir un cas sympa puisque sans crime de jalousie maladive, associé illico à une « phobie des couteaux », ustensile of course phallique ou homo molto. Tout ceci, souvent risible, mention spéciale à la séquence onirique et optique, qui déploie les farces et attrapes d’un symbolisme patraque, aussi scolaire que celle de Dalí aux sports d’hiver, évoque une sorte d...

Escape the film

Image
  Exils # 206 (11/06/2026) Escape the Field (2022) ressemble d’abord à un épisode de Lost puis rappelle encor Predator . Ce survival se situe dans un champ immense, à faire paraître riquiqui celui des Démons du maïs . Une série de six personnages presque ou plutôt point pirandelliens essaie donc d’échapper à son destin, au terrain malsain du titre topographique. Échantillon Benetton, la troupe d’entourloupe se retrouve sans savoir pourquoi piégée par un jeu de piste sinistre, « puzzle » aux allures et à l’usure de cercueil, moins sado que Saw . Le téléfilm infime comporte de modernes tropismes, à savoir un féminisme complice et un lesbianisme en sourdine. En dépit des épis « pourris », fi de Faulkner, de sanctuaire, voici un insaisissable cimetière circulaire, fuir se réduit à revenir, ponctué d’épouvantails capables d’injecter au soldat dépressif un produit écarlate, autant que les yeux du malheureux, démonstration de possession dont une scène de générique...