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Affichage des articles associés au libellé Nagisa Ōshima

La Croix et la Théière

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  Exils # 185 (01/04/2026) Socrate but la ciguë, Ogin déguste un dernier thé en famille, avant d’aller assiégée se suicider, une croix autour du cou. Sixième et ultime film de l’une des muses de Mizoguchi, ce mélodrame sentimental sur fond de (mauvaise) foi ne déçoit, brûle à feu lent, devient émouvant. Une telle intrigue d’intrigues (re)liées incitait au féminisme facile, à la misandrie jolie, Tanaka ne succombe à ces écueils-là, au contraire de son anti-héroïne forte et fière, au sacrifice in fine accepté, au culte occulté. Mademoiselle Ogin (1962) ne décrit une société passée régie par la domination dite masculine, dessine en huis clos, en studio, un vrai-faux vaudeville tragique et catholique, où des hommes exercent certes un pouvoir inique, où d’autres, heureusement, souhaitent le libre « bonheur » d’une femme fréquentable, capables de verser des larmes, fraternelles au sens figuré puis premier du terme. Le mari démuni, tenté de violenter sa moitié glacée, surocc...

Éloge des femmes mortes

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  Exils # 158 (20/01/2026) Pour Patrick Laura Palmer, Laura de Preminger, l’ aura de Marker. L’Orphée figé de La Jetée (Marker, 1962), poursuivant le passé, souvenir à venir, in extremis descendu, divisé. En anglais, filmer (ou photographier) et flinguer se disent to shoot . En français, on dit tirer le portrait, mais en France, on utilise le fusil photographique de Marey. Femme de falaise ou bancal « Batman », les suicidaires d’hier se visionnent en vidéo, la torche humaine se relève, prend leur relève. Les conflits s’avèrent en vérité peu « présentables », en fait irreprésentables, il n’existe de films « olfactifs », la guerre en images se réduit à des images de guerre, devient une guerre des images, une mise en scène de l’obscène, à Iwo Jima, Clint ne le contredit ( Lettres d’Iwo Jima , Eastwood, 2006), à Kiev & Gaza. « Tu n’as rien vu à Okinawa, tu ne vois que dalle à Marienbad » pourrait-on répliquer, Resnais au carré, sous le...

Tant qu’il y aura des hommes

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  Inertie ou énergie, jadis ou aujourd’hui, un et un ou cinq contre un…   Souviens-toi : dans Victor Victoria (Edwards, 1982), Garner, lui-même vrai-faux gangster , réaffirmait sa masculinité (peu) menacée, parmi le « gay Paris », ses travestis, grâce à une grande bagarre. Dans Nobody (2021) et Invincible (2015), la virilité se donne à voir, pareillement, différemment. Le Zampano de Federico s’effondrait in fine ( La strada , 1954) ; le Louis Zamperini d’Angelina Jolie résiste, la lourde poutre hisse, crie de rage, dévisage l’adversaire, ne se laisse faire, même à terre, gagne le duel inégalitaire, son calvaire vite devenu spectaculaire, populaire, en plein air. Une trentaine d’années après Furyo (Ōshima, 1983), revoilà un combat, encore entre un Anglais, un Japonais, Miyavi autant musico que Sakamoto, à l’homoérotisme modéré, non plus improbable et impossible baiser pédé, mais onirisme de souvenir ensoleillé, paradis perdu du prisonnier battu, pas...

La guerre est finie

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  Un métrage, une image : Pluie noire (1989) Filmer l’infilmable, les effets instantanés, puis prolongés, du premier des crimes de guerre, des « crimes contre l’humanité », commis par les États-Unis, avec un cynisme définitif, n’oublions les observations, les interdictions, au Japon sous occupation, sans se soucier de Resnais ( Hiroshima mon amour , 1959), en se souvenant surtout d’Ozu – pari à moitié remporté, puisque musique surdramatique, due à l’incontournable Tōru Takemitsu, plus nuancé, plus inspiré, chez Teshigahara ( La Femme des sables , 1964), Kobayashi ( Kwaïdan , idem ), Ōshima ( L’Empire de la passion , 1979) ou Kurosawa ( Ran , 1985), allez, parce que le prologue, couplé à un retour en arrière, en enfer, reconstitution en accéléré, au risque de saper la célèbre « suspension d’incrédulité », rappelle plutôt la pétrification de Pompéi, qu’il n’annonce Nagasaki. Pourtant, Pluie noire opère, presque sans crier gare, un saut spatio-tempo...

Le Vagabond de Tokyo : Tokyo décadence

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Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Seijun Suzuki. Film imparfait, film surfait, film de surface(s), pour la profondeur, on repasse, Le Vagabond de Tokyo (Seijun Suzuki, 1966) affiche un « phénix » fétichiste et des scies en duo de médiocre mélo. On se souvient qu’un certain Samouraï (Jean-Pierre Melville, 1967) autiste, solitaire, suicidaire, sortit dans son sillage, que Les Parapluies de Cherbourg (Jacques Demy, 1964), colorimétrie de guerre d’Algérie, le précéda de peu. Plus tard, Chieko Matsubara & Tetsuya Watari croiseront Takeshi Kitano, héritier putatif, tout autant et plus encore pictural, sarcastique, la première pour Dolls (2002), le second pour Aniki, mon frère (2000). Opus pop et pulp , Le Vagabond de Tokyo témoigne de son époque, de son système de production. Cette histoire de filiation, de   trahison, ne mise jamais sur l’émotion, ne se soucie de tragédie, contrairement à Melville & Demy, s’amuse à mettre à mal u...

Harmonium : Hospitalité

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Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Kōji Fukada. Lent et long, Harmonium (Kōji Fukada, 2016) mérite quand même un court article rapide. Financé avec de l’argent français, filmé en trois semaines selon une économie de récit, de dramaturgie, de psychologie toute nippone, coupé au mitan par le sang d’une enfant, mystérieuse victime en robe rouge, il passe du thriller domestique au mélodrame maternel. Comme jadis chez Mizoguchi, tant pis pour les filles féroces de Ring (Hideo Nakata, 1998) ou Audition (Takashi Miike, 1999), revoici des femmes flouées, handicapées au propre, au figuré, à cause d’hommes minables, complices mutiques, faussement amnésiques, de l’irréversible. Conte de culpabilité démultipliée, de disharmonie généralisée, jouée à six, Harmonium se termine sur un pont, en illustration littérale de son titre original : quand on se tient au bord du gouffre, de l’abîme nietzschéen, on finit par y tomber, merci au suicide tout sauf se...

Music of My Life : Bruce tout-puissant

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Et les bons contes font les bons amis, du côté de Luton puis Asbury… Ici, hélas, pas une once de l’urgence, de la pertinence, de My Beautiful Laundrette (1985) & Sammy et Rosie s’envoient en l’air (1987), diptyque in situ , instantané, des années Thatcher, dépeintes par un tandem Hanif Kureishi/Stephen Frears à la fois tendre et en colère. « Feel good movie » téléfilmé, « inspiré d’une histoire vraie », Music of My Life (Gurinder Chadha, 2019) ferait aussi ressembler Absolute Beginners (Julien Temple, 1986) à un métrage marxiste. Narré par son principal protagoniste, un « Paki » porté sur l’écriture, en opposition paternelle, sujet d’une épiphanie jolie, un soir de tempête suspecte, réminiscence de romantisme, ce récit d’une déception, d’une obsession, d’une ascension, ne réserve aucune surprise au spectateur anglophone, anglophile, déjà au courant, dès son rural commencement, de son collégial achèvement. Cependant, on n’y perd pas trop s...

Miraï, ma petite sœur : L’Avenir d’une illusion

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Extase express ? Transfert imparfait. There’s no place like home. Dorothy Gale On aimerait aimer, davantage, sans ombrage, mais ce récit joli ne renverse jamais, dommage, semblable à un ersatz mesuré, sur papier, du féminin, sinon fellinien, risquez-vous à Juliette des esprits (1965), Le  Voyage de Chihiro (Hayao Miyazaki, 2002), allez. Moutard arrivé en premier, « tête à claques » quantique, le petit Kun, pas con, plutôt hitchcockien en raison de sa solitaire passion des trains, s’avère vite jaloux de sa sœurette suspecte, qu’il malmène gentiment, à l’évident mécontentement de ses parents, famille presque Ricoré à l’instar de celle moquée au début de Martyrs (Pascal Laugier, 2008), pures silhouettes à peine lestées de paresseux traumatismes d’enfance, d’adolescence, incapacité à monter à vélo au creux d’un hameau ou allusif harcèlement scolaire au collège. Heureusement, le gamin se croyant délaissé grandit dans une maison sur sol incliné, aux pièces...

Battleship Island : Banzaï

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Cuirassé encombré ? Gueules noires auxquelles croire… Au cinéma, peut-être par-delà, les Japonais, pour les Coréens, ressemblent aux nazis dépeints par les Européens : des repoussoirs absolus, des barbares en costards, les meilleurs ennemis que l’on adore détester, que l’on apprécie de voir trépasser. Carrément caricatural, Battleship Island (2017) contourne quand même le manichéisme, car il possède aussi un traître issu de Séoul, de surcroît nationaliste, indépendantiste, fétiche à exfiltrer. Ailleurs, la jeune Coréenne crue tatouée, révélée exilée, violée, prostituée par un similaire ressortissant, raconte au calme les scarifications que lui imposa un sadique « secrétaire de mairie » de son pays. Il évacue en sus la moindre once de triomphalisme, de chauvinisme, s’achève sur une victoire à la Pyrrhus, sur une liberté incertaine éclairée par l’immense et sinistre brasier de Nagasaki, « quelle horreur », en effet, quel crime (in)qualifiable de gu...

Visitor Q : Happiness Therapy

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Visitation laïque et lubrique par un «  sauvageon  » pas con et finalement fraternel. Imaginons Théorème au Japon. Miike filme fissa en DV modique une histoire d’amour et d’humour pour une collection thématique. À partir d’un scénario du fidèle Itaru Era, il délocalise et corrige les Atrides du côté de Tokyo. Radical, sentimental, il achève sa cartographie d’une famille foutrement « dysfonctionnelle » sur une madone nippone, mère nourricière littérale à l’unisson de la sucrerie musicale à propos de mer immense et de persistantes bubbles of water . L’ancien élève de Shōhei Imamura dialogue avec le synchrone De l’eau tiède sous un pont rouge et ose le squirting calorique, prière de se munir d’un parapluie même transparent. Sa femme fontaine aux tétons si durcis jouit des jets immaculés, tapisse le sol de la cuisine du lait de sa « tendresse humaine » shakespearienne. Son fiston adepte et victime de la baston se couchera dedans, remerciera l’étra...