Michel ma belle

 Exils # 192 (28/04/2026)

« Tout ça pour toi » : la morale sentimentale s’applique au personnage de Kim, identifie le film de Pearce, sorti en 1986. Quarante années après, que reste-t-il de cette love story humide et pudique, de ce vaudeville assez vide, tramé en thriller mineur ? D’abord une direction de la photographie digne d’estime, due à Michel Brault, personnalité + pionnier de bon aloi du cinéma québécois, qui venait d’éclairer un certain Louisiane (de Broca, 1984). On demeure donc là-bas, dans cet État, on revisite évidemment La Nouvelle-Orléans, ville de vertige et de prestige, on épouse les pas troublés, passionnés, des fugitifs (bis) de l’abbé Prévost, sacrée Manon Lescaut, matrice apocryphe de La Sirène du Mississippi de William Irish et par ricochet du métrage raté de saint François Truffaut, des suceurs de sang existentiels et sensuels d’Anne Rice, ensuite de Neil Jordan (Entretien avec un vampire, 1994), auxquels le Kurgan de Krabbé fait en quelque sorte écho, presque aussi fantastique mais moins homo. Une foule de films s’y situe, un microclimat y domine, renvoyons ainsi vers L’Insoumise (1938),  Un tramway nommé Désir (1951), La Ronde de l’aube (1958), Obsession (1976), La Petite (1978), L’Au-delà (1981), La Féline (1982), La Corde raide (1984), Angel Heart (1987), Chasse à l’homme (1993), La Porte des secrets (2005) ou Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans (2009), liste subjective bien sûr non exhaustive. No Mercy saisit « The Big Easy » avec une évocatrice virtuosité, capture ou recrée de façon séduisante le caractère graphique d’une cité métissée, à l’hôtel trafiqué (piège fatal des Chiens de paille, 1971) au final enflammé, climax de couteau et main autrement armée pour néo-western à l’ancienne. Le beau boulot de Brault s’écarte des travaux disons sur le vif de Pearce, lui-même chef opérateur des documentaires Dont Look Back (1967) et Woodstock (1970) puis supplémentaire sur Hair (1979).

Si le style du cinéaste vite passé à la TV souffre de sa transparence, manque de prestance, Sans pitié s’avère agréable à regarder, intra-muros et parmi le bayou, terrain de jeux dangereux fréquenté par Hill & Kontchalovski itou. Écrit par le scénariste du Maître de guerre (1986), musiqué par le synthé mélodique d’Alan Silvestri, l’ouvrage sert de véhicule à un couple glamour de retour dans Sang chaud pour meurtre de sang-froid (1992), titre français à ricaner. Pas de psychanalyse ici, néanmoins déjà des menottes à la Hitchcock (Les 39 Marches, 1935), des amants idem malmenés, « enchaînés » (Notorious, 1946), un clin d’œil à Vertigo (1958), épiphanie de Kim de profil en robe rouge au resto à Chicago, un cri qui sauve la vie (L’homme qui en savait trop, 1956). Entourée de types très toxiques, comme on dit aujourd’hui, munie d’un prénom masculin, la fifille offerte à l’adolescence par sa maman à son sincère tyran doit davantage à l’orpheline du mélodrame qu’à la femme fatale du film noir. Forte et fragile, adulte et enfantine, la Michel de Kim doit beaucoup à la talentueuse actrice, capable d’incarner une attachante et attachée illettrée, une analphabète pas bête, une émouvante survivante. Entourée (encore) d’acteurs de valeur, dont le tandem Gere & Dzundza, Basinger surnage (de manière littérale) au milieu du malheur, ressuscite in extremis, selon une déclaration romantique pragmatique. Dépourvu de surprise, doté d’une misogynie narrative retournée, convertie, le flic plaqué, endeuillé, se remet, apprend à aimer sa vraie-fausse prisonnière, pas « pute » ni amère, danseuse lumineuse telle Detmers (The Shooter, 1996) et amatrice d’écrevisse, No Mercy esquisse les exploités, les riches, observe la violence, au quartier fantasmé modernise avec délicatesse le motif factice de la demoiselle en détresse.   

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Compagnons de la nouba : Ma femme s’appelle Maurice

La Fille du Sud : Éclat(s) de Jacqueline Pagnol

Corrina, Corrina