Le Long Mensonge

 Exils # 186 (02/04/2026)

Dans sa filmographie autocommentée (Wolski, 2016), le cinéaste souligne la dimension autobiographique de Katyń (2007), absence du père, attente de la mère, liquidation de l’« intelligentsia », silence assourdissant, durant « quarante-quatre ans », des complices communistes, des alliés étrangers. Ce mensonge de la honte, collectif et (journal) intime, public et privé, le film ultime aux allures de réquisitoire et de requiem le (re)met en scène, en démontre le cynisme réversible, la manipulation à l’unisson. Des archives livides se voient ainsi assorties d’une voix off rejetant la faute sur l’ennemi du moment, armée rouge sang ou « gestapistes » allemands. Une balle dans le crâne, en rime à la Shoah homonyme, représente la caractéristique de chaque camp, parmi la forêt maculée qui effraie. L’exercice de didactisme historique et réflexif demeure valide aujourd’hui, le numérique et l’IA invitent à ce révisionnisme-là. Wajda insère l’analyse d’images au sein d’une fresque romanesque, dont l’académisme apparent ne duplique l’esthétisme post-expressionniste de ses bandes en noir et blanc, par exemple Kanał (1957), rappelle à moitié le rugueux et documenté Danton (1983), n’en déplaise aux mécènes Lang & Mitterrand. Une caméra portée remplace la stylisée, la chronique s’accomplit en ellipses, les parcours s’accumulent, jusqu’à la coda cohérente, sidérante, dotée d’une sèche violence, où les hommes en uniforme se font mécaniquement massacrer par les soldats de Staline, gouttes écarlates sur la lentille en prime. L’épopée commence sur un pont, se termine au fond d’une fosse, ouverture de courants contraires, le peuple polonais pris en étau de manière littérale entre les nazis et les soviétiques, fermeture d’indifférent bulldozer, en train d’enterrer les innombrables cadavres, vingt-deux mille au compteur de l’horreur, et la main du curé pourvue d’un chapelet.

Si Dieu existe, surtout en Pologne catholique, il dut à son tour détourner les yeux de ces homicides non plus ethniques mais politiques. Dédié aux parents du vieil enfant, Katyń multiplie les héroïnes, au risque du sélectif, de l’évasif, on peut lui reprocher de manquer de chair, pas de colère (de déportation d’universitaires, de trompeur pull-over), de friser parfois le sentimentalisme, épisode du premier baiser vite renversé, pas de (dé)faillir au moment de montrer le pire. Wajda croit au cinéma, à sa puissance évocatrice, art funéraire capable de ressusciter naguère, fiction à biftons davantage portée sur la vérité, toujours subjective, que la véracité, toujours objective, pour reprendre le distinguo de Delbo. « La Pologne ne sera jamais libre » résume une sœur de malheur, tandis que la stèle mémorielle du frère défunt, installée en « vingt minutes », se fait fracasser plus rapidement par les occupants. Pourtant personne ne saurait briser la force (d’Antigone) d’âme de ces femmes, parente, épouse ou mère, résistantes à leur manière. Ni hagiographique (suicide du survivant soumis), ni nationaliste, pas un brin manichéen (cf. le major Popov), Katyń constitue un tombeau, donc un item à thème, une oraison en action. Sorti ici en catimini et interdit en Chine, il irrita le PCF, ce qu’il en reste, on comprend pourquoi. Près d’un siècle après, le pacte germano-soviétique ne passe pas, demeure un sujet dit sensible, aussi déconseillé d’être traité, réimaginé, en raison d’une similaire et différenciée moralisation, que la collaboration ukrainienne décrite selon le virtuose Klimov, à l’époque du bien nommé Requiem pour un massacre (1985). « Aller et regarder », impératif biblique et titre d’origine de l’opus précité, Katyń s’y risque, éclairé par le DP de Polanski découvre un christ décroché à l’écart de Tarkovski, reconstitue un crime de guerre(s) aux échos d’actualité.   

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