La Croix et la Théière
Exils # 185 (01/04/2026)
Socrate but la ciguë, Ogin déguste un dernier thé en famille, avant d’aller assiégée se suicider, une croix autour du cou. Sixième et ultime film de l’une des muses de Mizoguchi, ce mélodrame sentimental sur fond de (mauvaise) foi ne déçoit, brûle à feu lent, devient émouvant. Une telle intrigue d’intrigues (re)liées incitait au féminisme facile, à la misandrie jolie, Tanaka ne succombe à ces écueils-là, au contraire de son anti-héroïne forte et fière, au sacrifice in fine accepté, au culte occulté. Mademoiselle Ogin (1962) ne décrit une société passée régie par la domination dite masculine, dessine en huis clos, en studio, un vrai-faux vaudeville tragique et catholique, où des hommes exercent certes un pouvoir inique, où d’autres, heureusement, souhaitent le libre « bonheur » d’une femme fréquentable, capables de verser des larmes, fraternelles au sens figuré puis premier du terme. Le mari démuni, tenté de violenter sa moitié glacée, suroccupée, paraît davantage un pauvre type qu’un tyran domestique, moins un « prédateur » que le pantin d’un supérieur, lui-même soumis à un seigneur accueillant et menaçant, dont le salon de thé ultra doré matérialise recta une âme de petit-bourgeois. Quant au croyant classé criminel, car religion de résurrection déclarée illégale, ses pratiquants sur le point d’être trépassés, question massacre de masse, le Japon maîtrise, par exemple à Nankin, il souffre surtout d’un christianisme intégriste, mâtiné de « pureté », « péché », époux terrestre, époux du Christ funeste, in extremis exilé muet, près d’une tombe enneigée. Ce romantisme morbide, l’amour et la mort en rime, la passion reprise de la Passion, irrigue le film, lui confère un calme funéraire, Scope aux allures de suaire, format d’enterrements et de serpents, résumait Fritz Lang à bon escient. Au-delà de décors aux ciels aussi artificiels que ceux de la smala de Godzilla, le monde originel paraît à peine et doté d’un réalisme irréel, bleu nuit ou clair soleil, tel un rêve impossible à vivre, éclairé par le DP de Hara-kiri + L’Empire de la passion.
Tanaka (sur)cadre avec maestria, multiplie les plongées, les petits travellings avant vers ses amants et parents désarmants, personnages sans âge d’une fable féminine entre tendresse et déprime. N’en déplaise aux descendantes du MLF, le portrait sexué se permet de faire du beau-père suicidaire une figure affable, patriarche placide à l’audace sensible, incapable d’accepter que sa belle-fille, sa belle et fidèle fille, troque sa vertu contre son salut. Si la théâtralité mouvementée de l’ensemble intense annonce les travaux du jeunot John Woo (Princesse Chang Ping), si la forme géométrique participe d’une culture et d’une production iconographique, cinématographique, Mademoiselle Ogin possède son propre style (im)mobile, drame de chambre (à coucher) où entendre assourdi le bruit d’une fin de siècle en train de se transformer, le capitalisme du commerce substitué à la puissance de la noblesse, remise en mémoire du Guépard. « Je plains les femmes » dit Ogin devant un convoi qui évoque les tondaisons de la Libération. On peut compatir au courtois martyre, on admire son courage, sa force d’âme, la détermination avec laquelle elle dit non, émancipation en dure douceur, sans cri ni fureur, face à un contexte historique et politique peu propice à l’exercice de l’égalité, de classes ou de genres. Même si le masochisme (sinon le dolorisme) à la Mishima, l’assimilation de l’assomption (majuscule en option) à l’autodestruction, victoire à la Pyrrhus, délivrance hors-champ, demeurent discutables, ce requiem de musicienne, au casting impeccable, divorce d’éventail, sang virginal (voilà Devdas), « connaissance de la souffrance » et Bible détruite mérite exhumation/restauration.

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