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Affichage des articles associés au libellé Edgar Allan Poe

Chut chère Charlotte

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  Exils # 184 (31/03/2026)   Adorno déclarait la poésie impossible à la suite d’Auschwitz : le recueil de Delbo le contredit, démontre en douceur oppressant le cœur que l’on peut (d)écrire l’« indicible », formuler l’« in-nommé », ramener des images du voyage vers l’inimaginable. Dépecée jusqu’à l’os, délestée de pathos, sa mise en mots lyrique de la « plus grande tragédie » séduit par ce qu’elle (re)dit, par ce qu’elle tait, ce que la rescapée seule connaît, connaissance d’exil, à rendre « inutile » celle du monde au-delà du camp, aux curieux « méticuleux » ou amoureux à peine vivants, incapables de comprendre, d’écouter vraiment, donc questionnant. Si la survivante de Ravensbrück mis vingt ans à publier le récit de sa déportation, au titre explicite, Aucun de nous ne reviendra , nul étonnement, uniquement la « détermination » de l’« exigence », de l’inactualité, du livre rédigé pour durer, à l’opposé de l’amnésie du journalisme....

J’irai cracher sur vos ombres

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  Exils # 88 (26/02/2025) Le générique fait gémir mais pas de plaisir, car surdécoupé, points de vue démultipliés, mention spéciale à la plongée depuis l’arbre, à vitesse réelle et au ralenti, escorté d’un « thème » vocal symboliste et sucré. Un cycliste binoclard y lit, ne s’y égare, traverse des rues de banlieue résidentielle aussi entretenues que celles, davantage anxiogènes, de Halloween (Carpenter, 1978). Tout autant indépendant, beaucoup moins gagnant, sur tous les plans, Horror High (Stouffer, 1974) ressemble un brin à un Carrie (De Palma, 1976) au masculin, on mate des torses d’hommes, on échappe à leur douche, ouf, on les voit se moquer d’un maternel orphelin au père lointain, bien sûr à une relecture transposée, paupérisée, de l’increvable L’ É trange Cas du docteur Jekyll et de Monsieur Hyde , auquel la projection d’introduction fait d’ailleurs référence de séance, classe calme dévoilée en travelling arrière. Plus tard, Roger l’enfoiré se fichera du sci...

Mange ta mort

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  Exils # 58 (24/10/2024) Epstein & Corman ? Watson & Webber. Diptyque 28, duo de Poe. Ne parlons du compatriote ni de Roger l’Amerloque. Deux items homonymes, inscrits au fameux Registre National du Film. Catalogue de camelote, de classiques, cabinet de curiosités, de succès, hébergé à la Bibliothèque du Congrès. Dressé depuis trente-cinq années, occupation de « professionnels de la profession », multiples spécialistes, du public en partie. Comme dans l’Hexagone, dix ans d’existence et vous voici classé d’office, fi du box-office , en « cinéma de patrimoine ». Des critères « culturels, esthétiques et historiques », au compteur presque 880 titres, toutefois pas un seul fiché X, vade retro  Damiano. Tout ceci riquiqui, en quantité, sinon ancienneté, à côté des collections mesurées en milliers de la Cinémathèque de Langlois Henri (40 000), des Archives (Françaises) du Film à Bois-d’Arcy (140 000). Pris de court par celui de l’améric...

Les Magnifiques

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  Exils # 52 (30/09/2024) L’impeccable Alan Bates déclare : « Je voudrais perdre la mémoire ». Hélas pour lui, Philippe de Broca n’oublia jamais la guerre d’Algérie, qu’il vécut et filma aussi. Le très complet Philippe de Broca : Un monsieur de comédie reproduit le fac-similé d’une lettre alors adressée à son père, dont on s’étonne qu’elle ne subit la censure militaire. Le jeune homme incorporé au Service (voire sévice) Cinématographique des Armées y tacle avec lucidité, une camusienne impartialité, la gloriole d’Hexagone (en cas de victoire) et l’avènement de l’ALN (au final de défaite). Les disciplinés, les tortionnaires, les « égorgeurs », les « pillards », le cinéaste désormais à succès décide de les mettre à l’écart, de les rendre dérisoires. « Farce tragique, totalement baroque », selon ses propres mots, pourvue de la « valse déglinguée », déclinée, de Georges Delerue (de Broca lui conseilla d’écouter Kurt Weill, el...

G(r)osse frayeur

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  Exils # 29 (15/04/2024) En 1988, surprise œcuménique presque archéologique, on pouvait donc dessiner des sous-vêtements d’enfants, de la nudité humide, avec père pas pervers, un peu solitaire et universitaire, sans que personne ne s’étonne, ne trouve vite ces traits discrets très suspects. Autres temps, autres mœurs, esprit rebondi, à douce pilosité, de la fabuleuse forêt, fais que ma petite sœur ne meure, pourrait prier la gamine à moitié portée, animée, terme en contexte, par un fameux sentiment de culpabilité, tel le narrateur du crève-cœur La Cicatrice de Bruce Lowery, fraternel et enfantin, in fine orphelin. Film de « fantômes » et film de famille, mélodrame rural à l’hédonisme animiste, voire l’inverse, Mon voisin Totoro , au-delà de son estivale sensualité, de sa séduisante simplicité, donne à voir une réflexion en action sur la thématique dialectique de l’imagination, de la représentation. « C’était un rêve qui n’était pas un rêve ! » s’exc...

Les Fantômes du miroir

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  Exils # 13 (22/12/2023) J’écrivis, on le vit, sur Vecchiali, désormais (tré)passé de l’autre côté du miroir mouroir, du regard et des égards, comme quelques autres réalisateurs plus ou moins de mon cœur : Deville, Friedkin, Lado, Saura, cohorte pas en toc, à retrouver itou sur ce blog . Idem décédées cette année de ciné, déjà par moi miroitées, Mesdames Laurie, Lollobrigida, Stevens, Welch. Ainsi va la (sur)vie, de la nécrophile, dénommée cinéphilie aussi, vers la nécrologie, arts funéraires en reflet, sis sous le signe de l’éphémère, du lapidaire. Si les salles, croyait Artaud, pas trop marteau, ressemblent illico à des caveaux, certes confortables et climatisés, hédonisme et hygiénisme de la modernité, empreinte de pseudo-pandémie, les soi-disant vivants, souvent à demi mourants, zombies du mercredi, station d’évasion placée entre la famille, le domicile, le métier, le supermarché, emploi du temps occupant, préoccupant, mascarade macabre à la Romand, menteur errant rac...

La Fin du film

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  Exils 11 (15/12/2023)   Ouvreuse deviendrait en anglais usherette  ; chut se change en hush  (Robert Aldrich opine ; Bette Davis rempile, cf. Chut... chut, chère Charlotte , 1964). Sis ainsi sous le signe du silence, sinon du secret, d’une vie secrète et d’une blondeur éclairée, Josephine Hopper, modèle, muse, épouse, peintre, alors à mettre en parallèle avec Marianne Faithfull ( A Secret Life , morceaux mis en musique par Angelo Badalamenti), le beau tableau du sage Edward ne figure plus cet « effondrement central de l’âme » dont Antonin Artaud se plaignait auprès du correspondant Jacques Rivière en 1924, qu’auparavant Poe donna à lire, à ressentir, au propre et au figuré, architecture d’usure, impure, promise à la fatale fissure, dans La Chute de la maison Usher , cimetière domestique puis aquatique à l’ironique patronyme en rime, parue en 1839. Au siècle suivant, à l’orée d’une année elle-même maudite, placée sous le sceau d’une destruction de ma...

Tombeau des Danaïdes

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  Exils # 7 (14/11/2023) S’il existe un cinéma de l’invisible, pour écrire vite, mystique et scientifique, les films invisibles ne s’identifient à celui-ci, pas plus à l’expérimental ou au non commercial, niches qui s’esquissent, accessibles en quelques clics, depuis la cinéphilie en ligne. Ils se différencient aussi des projets avortés, d’ultimes utopies de visionnaires de naguère, citons, exemplaires, les peu prolifiques et préoccupés par l’historique Leone & Kubrick, le premier cartographe de Léningrad, le second biographe de Napoléon, feuilleton de télévision à présent il paraît assuré par le spécialiste Spielberg, vingt-deux années après la reprise du script de A.I. ( Intelligence artificielle , 2001, sans space odyssey , olé). On pourrait penser qu’à côté des regrets la rareté s’avère un vrai critère ; au contraire, la profusion de la production défie toute idée de totalité, de saisie exhaustive et donc définitive. Le cinéma indien, massif et incertain, interdit ...

Cent ans de solitude

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  Armoire normande de kafkaïenne brocante ? Renommée d’emmuré… Policier porté sur la poésie de Ponge, c’est-à-dire drolatique et non lyrique, objective et non subjective, l’auteur jamais moqueur, mais in extremis satiriste, décrit en définitive une odyssée déceptive : ici ne sévit le souffle fantastique et métaphysique, forcément glacé, de l’aventure impure, cf, le presque indépassable et assurément puissant roman, unique à double titre, de Poe, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym . Pas davantage robinsonnade, en dépit de la présence réconfortante, amusée, amusante, d’un Inuit guère excentrique, plutôt excentré, sauveur cuisinier, familier du « beautiful day », La Fonte des glaces ressemble un brin à un The Thing (Carpenter, 1982) tragi-comique, à moitié toulonnais, dont l’anti-héros moins parano, quoique, finit toutefois lui aussi refroidi, au propre et au figuré. S’il (r)échappe au froid une première fois, aussitôt décidé à s’aérer, après avoir ingéré des bisc...

Le Cœur révélateur

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  De Jim Morrison la prière américaine ou bien de « l’orphelin » la même peu sereine… Antidémocratique, antisémite, misogyne, voire homophobe : la médiocrité de la modernité, moralisée, victimisée, fissa ferait second procès aux notes de choc, parues posthumes, moins remises en cause et renommées que de fameuses « fleurs maladives » désormais à demi fanées, embaumées dans le « cercueil de verre » solitaire, dirait Bradbury Ray, d’un herbier scolaire ou universitaire. La valeur de l’auteur, l’usure de la lecture, sinon de la littérature, l’hyperbole d’une époque, réseau social parfois infernal, professeur de lycée décapité, convoi motorisé de civils ukrainiens massacrés, « foire aux atrocités » ballardesque et médiatique en rime au « tissu d’horreurs » de la presse écrite, « apéritif » émétique, font que les foules s’en fichent, en bref et en définitive. Redécouvrir Fusées , Hygiène , Mon cœur mis à nu , ne ressemble ains...

What a Feeling

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  La femme infâme, l’homme de maldonne, les gamins guère sereins…     L’an suivant, le disque de Reed en possédera cinquante ; le redécouvrir aujourd’hui équivaut à s’avérer à nouveau séduit, voire sidéré, via son indépendante radicalité, sa sombre beauté, son exigeante complexité. Certes exécuté par une certaine critique américaine, cependant certifié par les interprofessionnels industriels anglais, ainsi pas si maudit, en dépit d’un insuccès d’épicier, Berlin brille et illumine d’une lumière de ténèbres, manie la stimulante déprime de Jim, se termine de manière presque impossible, mantra épique de distance, sinon de renaissance, ironique, « chanson triste » tout sauf défaitiste. Plus proche de Pialat & Żuławski, ceux de Nous ne vieillirons pas ensemble (1972) puis Possession (1981), que des Gainsbourg & Birkin (ou Bardot) de Je t’aime… moi non plus , ce mélodrame littéral, narré au moyen d’une acrimonieuse et jamais miséricordieuse perspective masculi...

La Stratégie de l’araignée

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  Un métrage, une image : Le Salon de musique (1958) À l’instar du Guépard (Visconti, 1963), encore un conte crépusculaire et solaire d’aristocratie supplantée par la bourgeoisie, de société du spectacle et des spectacles mis(e) en scène par elle-même, Le Salon de musique sa renommée mondiale mérite. Dès le générique explicite, le premier plan de mort-vivant, ce mélodrame – au sens étymologique du terme, donc drame musical – drolatique s’affirme un film fantomatique, sinon orphique. Roi déchu, roi nu, Roy se faisait figurer autrefois, tel le quatorzième Louis d’ici, son soleil à lui un lustre auguste. Parmi un palais hanté à la Poe, viré le ver conquérant, voici le triste Tufan, le vieil éléphant, un manoir à miroir, à désespoir, une araignée noire arpente le tableau trop beau, de l’ancêtre immaculé, présenté en anglais, langue de colon, langue d’éducation. Des chauves-souris à la Béla Lugosi occupent le couloir, des toiles arachnéennes recouvrent le cristal, le maît...

Fantôme avec chauffeur

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  Un métrage, une image : Le Manoir hanté (1920) Des spectres, des nègres ? Spook désigne les deux, tant pis, tant mieux, mais en dépit de son titre à double sens, Haunted Spooks ne vise l’ambivalence, c’est-à-dire divertir avec le pire. Le racisme, personne ici ne s’en soucie, moins encore d’en commettre l’apologie. Certes, la crédulité instantanée, les jambes qui tremblent, les domestiques qui déguerpissent, le gosse aussitôt albinos, à face blanche, farine en prime, renversement du fameux noircissement, blackface balèze, du cinéma de ces années-là, on renvoie vers Le Chanteur de jazz (Crosland, 1927), dommage, tout ceci risque d’irriter certaines modernes sensibilités, ne plaira, n’en doutons pas, ni à Spike Lee ni à Jordan Peele. Pourtant, rien de révoltant, plutôt la prise en compte du présent d’antan, surtout sudiste, a fortiori le long du Mississippi, pays de possessions, sens duel, de plantations, de récente servitude, d’inconsciente négritude. S’il util...

La Dame du lac

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  Un métrage, une image : Malombra (1917) Je découvris jadis la version voyeuriste, opus propice à l’onanisme en mode M6, puisque porté par la sculpturale et en train de se palucher Paola Senatore ( Malombra , Gaburro, 1984). Voici aujourd’hui le « film muet » du mussolinien Carmine, conduit par la « participation spéciale de la diva Lyda Borelli ». Aussitôt au « château » à ragots populos débarquée, la nièce disons endeuillée joue les emmerdeuses assumées, demande une « chambre avec vue sur le lac », malvenue, patraque, les domestiques la déclarent maudite, se met à lire Poe presto , en français, s’il vous plaît, mauvais signe d’oisiveté vite maladive. Au creux du compartiment escamotable d’un secrétaire, le meuble cercueil et non le mec à l’accueil, elle exhume un journal intime, un miroir, une poignée de feuillets et de cheveux, un gant blanc, tout ceci appartient au passé, à la Cecilia à domicile « emprisonnée », l’occa...