Chut chère Charlotte
Exils # 184 (31/03/2026)
Adorno déclarait la poésie impossible à la suite d’Auschwitz : le recueil de Delbo le contredit, démontre en douceur oppressant le cœur que l’on peut (d)écrire l’indicible, formuler « l’in-nommé », ramener des images du voyage vers l’inimaginable. Dépecée jusqu’à l’os, délestée de pathos, sa mise en mots lyrique de « la plus grande tragédie » séduit par ce qu’elle (re)dit, par ce qu’elle tait, ce que la rescapée seule connaît, connaissance d’exil, à rendre « inutile » celle du monde au-delà du camp, aux curieux « méticuleux » ou amoureux à peine vivants, incapables de comprendre, d’écouter vraiment, donc questionnant. Si la survivante de Ravensbrück mis vingt ans à publier le récit de sa déportation, au titre explicite, Aucun de nous ne reviendra, nul étonnement, uniquement la « détermination » de la modestie, de l’inactualité, du livre rédigé pour durer, à l’opposé de l’amnésie du journalisme. La première partie de la trilogie lui « tient à la peau du ventre » avoue-t-elle dans l’entretien contemporain paru en communiste revue, où l’encartée s’exprime avec une concision et une précision paraissant issues d’une autre dimension. Membre du PC fissa dessillée, l’autrice égratigne Staline, revisite la révolte de Varsovie et la passivité impardonnable des troupes de l’Armée rouge, vrais-faux libérateurs eux-mêmes auteurs d’horreurs, bientôt bourreaux, on renvoie vers Wajda. Sa colère claire, lucide, limpide, ni moralisatrice ni rédemptrice, s’étend au temps de Franco, matériau d’un saisissant et sans merci « tombeau », dont le « grotesque macabre » s’accorde à celui de son agonie, relique ironique incluse en coda, aux « folles de mai » en train de tournoyer sur la place homonyme, démunies de leurs maris, frères et fils, au pays possédé de Pinochet. La salariée à l’ONU et au CNRS se soucia aussi de la guerre d’Algérie, de la répression en Hongrie & Tchécoslovaquie, du choix déchirant d’une Crétoise conquise.
Ceci semble compréhensible, à défaut d’acceptable, face à l’impensable de la Shoah, terme connoté qu’elle n’emploie pas. Veuve de guerre et surtout de résistant itou militant, exécuté idem en mai, point en vain au Mont-Valérien, Charlotte se souvient d’un « chérie » qui (lui) allait bien dans sa bouche à lui, aperçoit l’espoir d’une renaissance en Sicile, qu’un gosse au teint de « réglisse » la « guérisse », n’arrive à s’illusionner, ne revit tout à fait, même réinsérée demeure à la limite du réel prosaïque, n’en parlant plus la langue. La sienne, simple et superbe, aérienne et terrienne, beauté et « diarrhée », ressuscite la voix des évanouies, du convoi des amies, interroge l’inexplicable, redonne au texte sa qualité essentielle, existentielle, loin de l’obscène du fonds de commerce ou des pleurnicheries d’une sous-imagerie. L’admiratrice d’Apollinaire & Claudel n’apprécierait peut-être, mais Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants rappelle Michel Houellebecq, ses poèmes funèbres mis en musique par le subtil Frédéric Lo, Souvenez-vous de l’homme comme requiem stimulant plus que déprimant. Souvenez-vous de la femme, de cette femme, de ses rimes, de son rythme, de sa puissance à évoquer autant que conjurer l’absence, étrangère de (à) l’intérieur, poétesse tout sauf démodée, obsolète, ancienne secrétaire de Jouvet distinguant le « véridique » du « vrai ». Ce chant de mort et d’encore, il convient de le (re)découvrir au présent, de le lire à Paris, en écho au boucan du Bataclan, Kiev & Gaza, Téhéran ou Beyrouth, puisque l’espèce (in)humaine ne cesse de se massacrer, avec une vigueur renouvelée. Poe plaçait la poésie au sommet, Delbo la tresse à la prose, l’édition des Éditions de Minuit la réunit, chronologie conclue en inédits, « diamants glacés » auxquels se réchauffer, éloquent silence, antidote à la moderne démence.


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