Dupieux du mieux
Exils # 174 (02/03/2026)
Douze heures de perdues et trois jours de gagnés, un « conduit » qui descend, permet de remonter : Incroyable mais vrai (Dupieux, 2022) ne s’oppose au symbole, ni à la glose de numérologue, possède une architecture non-euclidienne, rappelle celle des Rêves dans la maison de la sorcière, du patraque Lovecraft. L’Alice de Lewis pénétrait à l’intérieur d’un terrier de lapin, on s’en souvient, la Marie de Quentin soulève soudain une trappe redoutable (le couple déclare « on n’est pas très cave »), se glisse parmi le puits de Poe et se hisse au premier niveau, reproduit l’exercice en série, ressuscite une pomme pourrie, jour et nuit rajeunit. La belle baraque acquise à crédit ne suscite l’homicide en famille, comme jadis l’homologue d’Amityville (Rosenberg, 1979), modèle d’horreur dite économique, King & Forrester confirment, relève idem du surnaturel, catalyse encore une folie adepte d’insectes, fourmis mimis d’hôpital psychiatrique au lieu des mouches maousses de vitre satanique. Dans le bien nommé Bug (Friedkin, 2007), Ashley Judd s’avérait vite une décoratrice d’intérieur portée sur le papier alu puisqu’en proie à des hallus – ou pas ; dans Incroyable mais vrai, Léa Drucker ne ranime l’émission de Jacques Martin, ressemble un brin à un pompier au féminin, veut devenir mannequin, y parvient, adulescente démente, dont la paume entaillée, amitiés à Rilke, amoureux du mot français, manifeste un grouillement fascinant, coucou à Un chien andalou (Buñuel, 1929), deux ans avant Daaaaaalí ! (2024), réplique rhétorique au mari photographique en prime, par le pêcheur serein caresseur de chat et de chien reprise en rime. « La jeunesse éternelle » et « l’immortalité » assurée ne stimulent l’assureur branleur, dépassé par un dossier retardé, au bureau et au volant d’auto à moitié menacé.
Si du côté des dames, ça dérouille, ça grouille et ça grattouille, car la compagne du patron met la main au pantalon, « chaudasse » candide, vendeuse de lingerie recta consolée d’être délaissée, de leur côté les messieurs ne vont mieux, surtout l’appréciateur d’épave prophétique, doté d’une « bite électronique », japonais prototype, cassée à cause d’une crosse et du recul d’un fusil. Cette masculinité endommagée, au propre et au figuré, tireur ne pouvant plus tirer la cinéphile sur PC précitée, mâtinée de misogynie, agrémentée de goujaterie, termine en tonneaux, mise KO suivant un accident, bien moins dilaté que celui de Sautet (Les Choses de la vie, 1970). Le cinéaste scénariste s’occupe en plus de l’image et du montage, pratique dès le départ des interpolations de saison, en situation, déroulement désordonné, faisceau de flashforwards façon Nicolas Roeg, cf. la scène sexuelle célèbre de Ne vous retournez pas (1973). Quant à la troisième partie du conte court, limité à une heure dix, générique compris, similaire à une sitcom pas aussi incestueuse que l’homonyme d’Ozon (1998), tressée à un épisode étiré de La Quatrième Dimension, elle s’apparente à une surprenante et cohérente « montage sequence », ainsi la décrivent les spécialistes outre-Atlantique, c’est-à-dire une suite d’événements mutiques et mis en musique, ici du Bach sur Bontempi, d’ellipses précises, au fil abrasif du temps d’antan. Si Rubber (2010) démontrait que l’on pouvait tourner un film via un appareil photo, si Mandibules (2020) donnait dans l’amitié anémiée, Incroyable mais vrai s’aventure vers la fable morale assez appréciable, en dépit d’une patine pseudo sociale, héritée du satiriste Chatiliez. Le quartet correct confère à la comédie spatio-temporelle drôle et cruelle, mise en scène au millimètre, une humanité retrouvée, une ludique détresse qui excèdent le maniement de marionnettes, l’asphyxie de l’autarcie, munies d’affiches Magritte.

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