Laborde et la Vivante
Exils # 176 (04/03/2026)
Le Retour de Martin Guerre (Vigne, 1982) durant la Grande Guerre ? J’ai épousé une ombre (Davis, 1983) démuni de mari ? Si La Place d’une autre (Georges, 2021) repose itou sur une usurpation d’identité, il rappelle Camille Claudel 1915 (Dumont, 2013) par une partie de son trajet, par son historique austérité. Le drame de chambre de femme de chambre évite William Irish et délocalise Wilkie Collins, la dimension politique, donc la description du système de classes britannique, se voit ainsi assourdie, remplacée par l’impressionnisme presque magnanime d’une bourgeoisie à l’abri, moins chabrolienne que terrienne. Alors que les hommes se dégomment, décimés à défendre des intérêts économiques et pseudo patriotiques, « toute ressemblance » avec aujourd’hui tout sauf fortuite, les femmes à l’arrière (se) font des misères, changent de nom, dirigent des maisons. Nélie Laborde devient vite Rose Juillet, servante à l’essai virée, prostituée en train de bouquiner délogée, l’infirmière se transforme en lectrice, pas celle de Deville (1988), dame de compagnie de l’amie d’un père occis. En Suisse, le p se prononce b, parapluie barabluie, on en rit. À Nancy, on lit à haute voix, on affiche sa foi, on écoute le pasteur protestant, neveu de la veuve accueillante et confiante, qui le qualifie de « socialiste » et demande à l’improviste à l’impostrice de lire en public, après le rêve de Fauré, l’émouvant Villiers de l’Isle-Adam. Chassée dès l’orée du même milieu à cause d’une robe relevée, d’une épouse à moitié outragée, l’intruse en trouve une seconde sur son lit, belle parure de beau paradis. Hélas la bâtarde ne tarde à revoir sa némésis revenue d’entre les mortes, telle l’anti-héroïne de Boileau & Narcejac puis Taylor & Hitchcock (Sueurs froides, 1958).
Aurélia Georges, dont le prénom évoque Nerval, autre cas psychiatrique, ne manie le manichéisme ni le féminisme, ne filme de manière feutrée un catfight encaustiqué, entre une sainte et une salope, parole contre parole de vraie menteuse et fausse folle, plutôt trois femmes malheureuses, à l’humanité contrastée, mélange de lumière et d’obscurité, tendresse et dureté. Une domestique enceinte aussitôt remerciée souhaite un masculin bébé, parce que le dit deuxième sexe « subit », mais l’ennemie, pendant un premier monologue volontairement théâtral, coup de théâtre au creux de la ouate, solitude spatiale d’une conscience morale capable de pleurer à un passage des Misérables, dévie le récit de sa triste vie vers un déterminisme social au-dessus du sexué. Le film ne sacrifie à la misandrie, ne fait l’éloge d’une supposée sororité d’idéologie victimiste, décrit avec doigté des personnages perdus et rédimés, partis pour Paris ou les États-Unis. Le commissaire congédié, l’ecclésiastique engagé, l’internée libérée, le scandale esquivé, la jeune femme pas sans âme d’estimable mélodrame, à médaillon et broche, balafre à la Scarface (De Palma, 1983), autre arriviste rétif à l’infanticide, générique en musique symbolique de ses sombres forces vives, retrouve sa patronne in extremis, adoption de pardon et confession de conclusion. Le second monologue en automobile, en studio intime, ressuscite un instant d’amour maternel, soleil d’hiver d’une enfance d’indifférence. Un cahot du tacot (re)joint les (lende)mains, émancipe et peut-être scelle les « destins ». Doté d’une élégante clarté froide et réchauffée, tel le cœur de la morte-vivante en crise de catalepsie, de Laborde (sur)vivante au décès dissimulé, à l’oubli impossible, l’item permet aux actrices complices – Azéma, Khoudri, Wyler – d’exprimer en sourdine, loin de l’affront du front, le bruit et la fureur intérieurs, en intérieurs, d’une guerre identitaire où l’ouverte victoire s’apparente à un (nouveau) départ, à l’Italie des amies réunies.

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