Un secret à croquer
Exils # 182 (19/03/2026)
Badalamenti au générique, une Amérique historique et satirique, un placard ajouré piqué à Blue Velvet (1987) et une (a)normalité tourmentée : Parents (1989) ressemble en surface à un film de Lynch, mais il s’apparente en profondeur à Miller (La Classe de neige, 1998). Prisonnier du célèbre « cauchemar climatisé », ce Petit Poucet made in USA fait les siens, fait des siennes, préfère se coucher que toucher aux repas carnés, cuisinés jusqu’à la nausée, servis à satiété. Si une saucisse paraît s’enrouler autour de son cou tel un serpent, son lit soudain se transforme en mare de sang, tandis que le même liquide dégouline illico d’un frigo. Quant à la cave, espace obscur à la clarté symbolique, les psychanalystes ne le contredisent, elle rappelle celle de La Nuit du chasseur (1955), autre conte d’Americana, d’enfance en fuite, de survie pervertie. Michael porte le prénom d’un tueur de dragon, terrasse à sa manière incendiaire l’ogre bonhomme, qui bosse au labo « Toxico » en tant que « superviseur » spécialiste des « défoliants », on (re)pense à l’agent orange, accessoirement comme découpeur en catimini de cadavres destinés à être testés. La barbaque vous détraque, vomissent les végétariens, alors père et fils ne partagent rien, s’affrontent en sourdine, sous le regard d’une mère souriante et tendre, vite convertie à la nourriture taboue, défenseuse au final du fruit de ses entrailles. L’infanticide du gosse trop différent et « perspicace » empêché, le parricide s’accomplit, colosse écrasé sous les bouteilles millésimées. Auparavant, la psychologue de l’école, fumeuse nerveuse, fouineuse malheureuse, finissait « dégraissée », plat improvisé, car découvert macchabée, près d’un rat au poil lustré. Plus tôt, le gamin point malsain, qualifié de « bizarre », apercevait en contre-plongée l’intimité pudique de sa « petite amie » hypothétique, sur un arbre juchée en train d’y cogiter, Sheila sympa, nouvelle élève aussi et plus grande que lui, supposée issue de la lune.
L’épilogue transporte parmi les grands-parents, abri pas rassurant, puisque le dernier plan au coucher vient cadrer un casse-croûte nocturne à la viande. Amusant et inquiétant, le menu à moitié méconnu trace ainsi une effroyable et insoupçonnable généalogie, où le cannibalisme en famille divise autant qu’il réunit. Parents pourrait se limiter à un jeu de massacre feutré, une comédie noire presque écourtée, soixante-quinze minutes de domestique tumulte hormis les credits. Le scénario de Christopher Hawthorne, (im)possible descendant de Nathaniel, évoque davantage, s’aventure en filigrane vers le mélodrame, puisque ces monstres sans cesse à manger, à déménager, traqués, détraqués, sinon chassés des bûchers du Massachusetts, terre de « sorcières », sommés d’être discrets, de ne pas se faire remarquer, fichu dessin sanguin du fiston, ne s’avèrent des salauds intégraux, possèdent une certaine tendresse. La maman (Lily/Lilith), le visage souillé de sang, emporte dans ses bras, à l’écart de la copulation qu’il ne doit voir, un minot qu’elle aime et auquel elle (r)assure sa « sécurité ». Le papa (Nick diabolique) golfeur et ravisseur, travelling vertige attablé, attaché, quasi à la Carrie (1976), l’aime idem, le malmène, chaud et froid façon Pialat, voudrait un héritier, vit en compagnie d’un adversaire vénère, qui le démasquera et le démolira. Acteur et téléaste, Balaban joua pour Jodie (Le Petit Homme, 1991), encore une histoire de lascar à part, ici bien escorté par les solides Dennis, Hurt et Quaid. Premier essai tourné du côté du Canada, Parents se planta, comporte un clin d’œil patronymique à Carl Laemmle Jr., des esses à la Leatherface, une fissure Usher. Fable sur le conformisme, production sur la parentalité, il conserve saveur et fraîcheur, loin du réchauffé.

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