Petite paysanne
Exils # 183 (24/03/2026)
Souvenirs goutte à goutte (1991) se termine par un faux départ, une marmaille et des retrouvailles, conclusion en chanson, variante locale de la métaphore de The Rose, immortalisée naguère par Bette Midler. Comme jadis Janis Joplin, modèle du Rydell, la benjamine atteint ses vingt-sept ans, n’appartient cependant au sinistre club homonyme. Pas d’alcool, de drogue, de rock’n’roll, surtout de sexe : la vieille fille juvénile affiche une santé, une sociabilité à l’opposé de la chanteuse rocailleuse. Une dizaine de jours de vacances et la revoici au pays de son enfance, à la campagne estivale, solaire et solidaire, après les espaces plus contrastés, les milieux moins apaisés de l’école et de la famille. Au lieu de tenir un micro, la gosse point portée sur les oignons rêve des tréteaux, vocation éphémère vite contrariée par le père, homme en kimono guère rigolo et qui la baffa une seule fois, on (re)pense à Isabelle & Lino fissa (La Gifle, 1974). Ce moment déterminant, silencieux, éloquent, Takahaka le fait durer, en capture la complexité : « caprice » de fifille, punition en situation, pour « manger chinois » tous ensemble on repassera. La violence du geste se voit expliquée, pas justifiée, mélange impatience et impuissance, tort et remords. Une telle intensité, à la fois triviale et fondamentale, se retrouve avec le souvenir des « saletés » d’Abe, puits enfoui de « culpabilité » à formuler, dont à l’improviste se libérer, car perspective renversée, merci au plus jeune ami, bon et beau et « bio » Toshio, auquel la mariée à venir, à réfléchir, voudrait bien tenir la main, mouvement en miroir. Au niveau de la nature, pas trace d’animisme, tropisme de Miyazaki, mais réplique prophétique des tanukis (Pompoko, 1994), harmonie pragmatique et lucide, l’héroïne se sachant manquer de connaissances, d’expérience, à l’écart des colères du climat, des duretés de la « réalité agricole », métier là-bas aussi en sursis.
Devenir paysan demande du temps, Taeko doit rentrer à Tokyo, pleine de pollution et d’autos, qu’elle déteste en hygiéniste idéaliste. Ici, à l’abri, entourée de « gens gentils », elle revit, elle re-vit, se rappelle elle-même à dix ans, son quotidien, ses sentiments, époque pastel, règles en règle, certes plus sereines que celles de la lycéenne Carrie, le premier amour lui donne presque des ailes, la soulève vers le ciel. Démunie de destin, d’univers à sauver, de cause à incarner, fi de féminisme et d’écologie, la femme « sans qualités », style Musil, ne gémit ni ne rumine, petit « papillon » nippon, stoïcisme de bon ton, de nation, s’évade de la ville et du boulot de bureau via une joyeuse et jolie nostalgie. Si le dualisme rural et urbain se prête au moralisme teinté de romantisme, voire l’inverse, on vous renvoie vers Murnau (L’Aurore, 1927) & Capra (New York Miami, 1934), Souvenirs goutte à goutte esquive les écueils, ne donne aucune leçon de pétainisme tardif, ne comporte aucune amourette champêtre suspecte, en dépit de la coda décrite supra. Le maniement et la maîtrise du réalisme se tamisent d’une intériorité explorée, racontée, qui confère au film sa double identité de chronique et de récit. Les travaux et les jours de la vie et des labours prennent peu à peu une densité doucement émouvante, puisqu’il s’agit en définitive de découvrir et de transmettre une maturité en train de (re)naître, la beauté de la banalité, la valeur du vivant. Le regard adulte de l’auteur majeur du Tombeau des lucioles (1988) ne possède d’ironie flaubertienne, le « cœur simple » qu’il dessine, au propre et au figuré, avec empathie, modestie, ne souffre de bêtise, conjure sa solitude, tendance plutôt que fardeau. « Nulle en calcul », pas fana d’ananas, Taeko anticipe en écho Chihiro, la smala Yamada, la mémoire mélancolie de Kaguya.

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