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Affichage des articles associés au libellé Ingmar Bergman

Plus vieille la vie

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  Exils # 168 (10/02/2026) Les féministes et les misogynes parlent de « films de (bonnes) femmes ». On les laisse se soucier du sexe des cinéastes, on évalue les œuvres et non les individus, on précise cependant qu’une scénariste écrivit Les Belles Années (Kulcsar, 2022), qu’une réalisatrice le dirige. Le genre joue ici un rôle important et permanent, la crise du couple au carré, car fifille alcoolisée, cocufiée, fissa et aussi concernée, aux yeux mouillés, au lit couchée, relève de la guerre des sexes et révèle vite un « triste » abîme. À la retraite à soixante-cinq, de quoi flanquer des sueurs froides aux syndicats français, fi de fameuse réforme à la gomme, un bel employé de bureau (viva la Juvenia), végan à vélo, embarque sur un bateau, cadeau d’adultes marmots. Le complot de l’épouse, supposé leur permettre de se rapprocher, se rabibocher, ranimer la flamme sous les cendres de l’existence, tombe à l’eau, locution en situation. La moitié pas si machiavél...

De la mort des marionnettes

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  Exils # 145 (26/11/2025) Conte d’éducation méta et mental, Stopmotion (Morgan, 2023) doit beaucoup de sa séduction à une excellente actrice nommée Aisling Franciosi, déjà au générique de la série britannique The Fall . À l’instar de Sissy Spacek chez Brian De Palma ( Carrie , 1976) et Angela Bettis chez Lucky McKee ( May , 2002), la jeune femme (em)porte le film sur ses épaules fortes et fragiles, de la stroboscopie du prologue, amitiés à Noé, où son visage en rythme se déforme, sorte de sorcière multicolore, à la malle du final, coda d’au-delà, au silence d’enfance. Sa mère moins douce qu’amère, pas trop aphone, sa mimine (ré)animée au smartphone , à l’hosto alitée l’avertissait : une fois le spectacle terminé, voici les marionnettes rangées, inanimées, abandonnées. « Emmêlée dans ses fils » de fille sans « voix » ni voie (de secours) à soi, Ella vit sa folie jusqu’à la lie, comme jadis Catherine Deneuve chez Roman Polanski ( Répulsion , 1965), elle ...

Pollack paranoïaque ?

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  Exils # 126 (09/09/2025) Redford au téléphone et face à Dunaway presque adepte du syndrome de Stockholm : « Je ne suis pas un espion ». Cependant Les Trois Jours du Condor (1975) commence comme Mission impossible (De Palma, 1996), par l’élimination de l’équipe, histoire de faire table rase pour sa star . Avant d’aller suer à Langley, suspendu et non plus perché, Cruise transpire et conspire dans La Firme (1993). Il utilise aussi le mot « conspiracy », que la VF transforme illico en « complot », que les sous-titres de juriste traduisent d’un « entente délictueuse ». Parmi d’autres diptyques apocryphes, disons Les Chasseurs de scalps (1968)/ Jeremiah Johnson (1972), Yakuza (1974)/ Out of Africa (1985), les productions dialoguent à distance, dessinent des individus tendus, témoignent de leur temps. Les choses changent et demeurent les mêmes, la mafia remplace la CIA, Memphis New York (horizon Washington), le blanchiment d’argen...

Demain le chien

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  Exils # 125 (04/09/2025) En dépit des a priori , Black Dog (Guan, 2024) n’évoque Mad Max (Miller, 1979) ni Freaks (Browning, 1932), ne ranime Atomik Circus (Poiraud & Poiraud, 2004) ou fait penser à Umberto D. (De Sica, 1952). La comédie dramatique et laconique quasiment démunie de musique dite extra -diégétique, hormis le lyrisme d’une traversée encerclée de canidés, la séquence de l’éclipse au son d’une chanson de Pink Floyd, à laquelle réplique celle du générique, chronique donc une reconstruction en doublon, d’un individu et d’une ville, le premier sort de prison, la seconde attend des usines. Tandis que les hommes ne contrôlent que quelques quartiers, dont un commissariat au personnel presque sympa, plus serviable que fana de la fouille rectale, quoique, car un quidam d’accident emmerde le monde en réclamant son argent, le récent détenu peu loquace et pourtant libéré sur parole se voit vite désapé au poste, les animaux désertent le zoo, même le tigre dit de Mandc...

L’Âge de glace de la guerre froide

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  Exils # 119 (17/07/2025) Si Richard Harris refusa L’ Œ uf du serpent (Bergman, 1977) au profit d’ Orca (Anderson, 1977), la production imposa donc Richard Burton, mais L’Espion qui venait du froid (Ritt, 1965) lui permet de déployer l’une de ses meilleures interprétations. Escorté par un casting choral impeccable, Monsieur Liz Taylor, ancien amour de Claire Bloom, vous suivez, acteur au carré, à raison récompensé, incarne un Alec très tourmenté, d’abord déguisé en dépressif alcoolique, amer et déclassé, ensuite en prisonnier express puis vrai-faux transfuge de retraite montagnarde et de tribunal bancal. Les mauvaises langues soulignent qu’il s’agit à peine d’un rôle de composition, les cinéphiles applaudissent devant le talent, capable d’exprimer la peur de ce temps-là et le dégoût de tout cela, sinon de soi. Pourri par l’opportunisme – expediency en VO, « pragmatisme » en sous-titres – et le machiavélisme, voire le pharisaïsme et l’homophobie, queer guère un...

L’Évangile selon saint Mars

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  Exils # 92 (13/03/2025) Après quatre années de « boucherie héroïque », voici enfin un film pacifiste, entre utopie et pédagogie : A Trip to Mars ( aka Le Vaisseau du ciel , Holger-Madsen, 1918). Ici la science-fiction s’associe au sermon, non pas de manière imposante et menaçante ( Le Jour où la Terre s’arrêta , Wise, 1951), mais au sein très sain d’une communauté costumée, remplie de ruralité, de sérénité, sorte d’antidote aux sectes suspectes de The Wicker Man (Hardy, 1973) ou Midsommar (Aster, 2019). Ces Martiens aux traits humains s’avèrent végétariens et leur justice rapide tout sauf expéditive. Pas de prison à l’horizon, sinon en mentale incrustation, plutôt une barque dépourvue de Charon, une « île des morts » plus ancienne que celle du spécialiste Zelazny, où apprécier en compagnie de spectres immaculés un preste « happiness of death ». Pendant le premier des deux uniques travellings du titre, la caméra s’avance vers un écran dan...

Le Pentagramme et le Pentagone

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  Exils # 85 (20/02/2025) Plus drôle que Le Loup-garou de Londres (Landis, 1981), moins jeu de massacre que Mars Attacks! (Burton, 1996), Le Loup-garou de Washington (Ginsberg, 1973) réunit et réussit les registres comique et tragique. Commencé/clôturé en voix off , puissance de la parole, économie du non tourné, il dispose cependant de lycanthropes fichtrement différents de ceux d’ Europa (von Trier, 1991), autre opus politique à tendance hypnotique. Cette fois le chemin de croix affiche des fondus au noir à foison, des lignes de fuite de perspectives filmées en fisheye effet, des plongées et des contre-plongées contrôlées, des surimpressions de transformations. Tout ceci prouve à nouveau que le style se fiche du fric, que le manque de moyens n’équivaut au manque d’idées, que le désir et le plaisir de faire ensemble du ciné, ressenti à chaque instant, à chaque plan, ne conduisent à l’anecdotique ni à l’amateurisme. Selon The Werewolf of Washington , appréciez au passage l’...

Salauds de Suède

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  Exils # 73 (22/01/2025) Un canicide, quatre homicides, dont un « féminicide », un viol collectif, un suicide explosif : ça ne chôme pas, chez les Suédois. Au-delà du ciné, depuis des années, le fameux « modèle » bat de l’aile, aux prises avec des maux plus ou moins modernes, ce qu’atteste une pelletée de textes populaires classés en littérature policière, Läckberg Camilla ne nous contredira. Une récente étude de la Drees, analyse statistique certes toujours suspecte, place aussi cet autre « plat pays » parmi les plus dépressifs d’Europe, derrière notre Hexagone, paraît-il le premier à déprimer. On oublie donc Bergman, même et surtout celui de La Source (1960), on remate Razorback (Mulcahy, 1984), on chine les représailles des Chiens de paille (Peckinpah, 1971) car The Hunters (Sundvall, 1996) retravaille une horreur rurale et locale à côté de laquelle le mimi Midsommar (Aster, 2019) et son sacrifice festif ressemble à une blague pseudo-s...

Le Dernier Cahier d’une condamnée

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  Exils # 66 (06/01/2025)   Comparé à l’ opus , Carrie paraît presque une comédie et Persona (Bergman, 1966) abstrait, bourgeois. Si Chahdortt Djavann revisite Stephen King, sans le savoir ni le vouloir, sa chronique d’une mort annoncée, via les derniers mots d’une ado emprisonnée, se déleste de télékinésie, du réalisme classé magique de García Márquez, de la malhonnêteté intellectuelle du gros Hugo, dont Le Dernier Jour d’un condamné , plaidoyer littéraire à la Bob Badinter, se refusait à fournir le motif de l’exécution afin de ne point affaiblir du lecteur l’empathique émotion. Bref et direct, La Muette donne à lire et ressentir le récit d’une Shéhérazade rajeunie, qui a contrario de la célèbre ancêtre citée dans le texte ne parviendra pas à sauver sa peau. Fatemeth déteste son prénom modelé sur celui de Mahomet, mais moins que sa mère remplie de bigoterie. La risible « sororité » avec laquelle se gargarisent les occidentales féministes, elles-mêmes muette...

Ne vois-tu rien venir ?

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  Exils # 55 (14/10/2024) Film funèbre, au Montand émouvant, Un soir, un train (Delvaux, 1968) se termine comme commence Les Mains d’Orlac de Maurice Renard, par un déraillement, des victimes et des survivants. Le dernier plan, en plongée, allongés, reprend presque l’identique et fatidique d’un souvenir, d’un rêve ou d’un fantasme. Comme chez Hitchcock ( The Lady Vanishes , 1938), une femme disparaît ; comme chez Roeg ( Ne vous retournez pas , 1973), voilà déjà un couple en déroute, dans un décor de mort ; comme chez Tarkovski ( Stalker , 1979), trois hommes marchent au milieu d’un mental no man’s land . Moins drolatique mais autant rempli de néant que le compatriotique Malpertuis (Kümel, 1971), remarquez le point commun de Jean Ray cité parmi la parenthèse anglaise, cette odyssée immobile donne à entendre en sourdine l’agitation estudiantine, ici doublée, Belgique oblige, d’une dimension linguistique, sinon xénophobe. Entre présent et passé, mains jointes et visages...

Le Testament flamand

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  Exils # 41 (26/06/2024) Encadré en boucle bouclée par deux citations de l’Alice de Lewis (souvenir subit de Alice ou la Dernière Fugue , Chabrol, 1977, sa variante féminine, Kristel versus Carrière), la seconde en écho à celle de Poe placée en épigraphe de Fog (Carpenter, 1980), voici bel et bien un ouvrage des seventies , rempli d’arrêts sur image de son âge (souvenir de l’ouverture de La Horde sauvage , Peckinpah, 1969), de zooms arrière et avant de son temps (l’Italie les apprécie), de plans classés en caméra portée, vestiges du « ciné-vérité », de plans (re)mont(r)és en replay , marqueurs d’une temporalité peu portée sur la linéarité (cf. Roeg). Le mélange de lumière blanche et d’éclairages colorés – le dirlo photo Gerry Fisher va ensuite s’occuper des climatiques Monsieur Klein (Losey, 1976), Don Giovanni (Losey, 1979) ou Highlander (Mulcahy, 1986) – évoque idem la gueule de bois (du cinéma) de ces années-là, comme si Sautet soudain virait Bava, la sé...

Voyage au centre de l’altère

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  Exils # 39 (21/06/2024) Péplum, film de science-fiction, mélodrame, film catastrophe : Le Géant de Métropolis (Scarpelli, 1961) se joue des genres mais ne mélange les registres, conservant jusqu’au dernier plan inquiétant et en plongée un esprit de sérieux auquel il parvient pourtant, miracle laïc, à ne point succomber. Si tout ceci ne vous suffit, sachez qu’il s’agit aussi d’un conte antique qui assortit les concepts contemporains d’écologie et de collapsologie, qui explique le mythe de l’Atlantide, situé en… Atlantique, son déclin(isme) certain, selon une perspective éthique (maléfice autarcique de l’hubris scientiste) et à cause d’une quête ironique (l’immortalité de l’héritier via une « irradiation » de cerveau, celui du grand-paternel, plus tard spectre à la Hamlet, lui-même maintenu en vie de manière artificielle). En résumé d’accéléré, le royaume mortifère et (à moitié) sous terre de la triste Métropolis, (do)miné depuis longtemps par un triste tyran, au p...