Éloge des femmes mortes
Exils # 158 (20/01/2026)
Pour Patrick
Laura Palmer, Laura de Preminger, l’aura de Marker. L’Orphée figé de La Jetée (Marker, 1962), poursuivant le passé, souvenir à venir, in extremis descendu, divisé. En anglais, filmer (ou photographier) et flinguer se disent to shoot. En français, on dit tirer le portrait, mais en France, on utilise le fusil photographique de Marey. Femme de falaise ou bancal « Batman », les suicidaires d’hier se visionnent en vidéo, la torche humaine se relève, prend leur relève. Les conflits s’avèrent en vérité peu « présentables », en fait irreprésentables, il n’existe de films « olfactifs », la guerre en images se réduit à des images de guerre, devient une guerre des images, une mise en scène de l’obscène, à Iwo Jima, Clint ne le contredit (Lettres d’Iwo Jima, Eastwood, 2006), à Kiev & Gaza. « Tu n’as rien vu à Okinawa, tu ne vois que dalle à Marienbad » pourrait-on répliquer, Resnais au carré, sous le signe du ressassé de Duras & Robbe-Grillet, à la morte de monologue, héroïne anonyme, au surnom plus cinéphile que le diminutif « Chris ». À l’unisson de Brian O’Blivion, patronyme explicite d’oubli, de redite, voici une Eurydice numérique, qui se soucie de snuff movie, « jeu » dangereux, masqué « réseau » moins sado-maso que celui du suicidaire (again) Max Renn (Vidéodrome, Cronenberg, 1983). Film « fantomatique », aux logins chronologiques de journal intime de déprime, Level Five (Marker, 1997) constitue en outre un film de (dé)montage, hommages, outrages, suicides collectifs, fils parricide en prime. Davantage que le viol martial (Outrages, De Palma, 1989), l’évocation à deux voix, dont celle asthmatique, invisible, style ordinateur d’Alphaville (1965), du cinéaste à (son) domicile, pas si « amnésique », autant indépendant et désargenté que Cavalier, convoque des témoignages d’un autre âge, revoilà Ōshima, ses vestales navales.
Comme dans van Vogt (Le Monde des Ā), ensuite Philip K. Dick, la mémoire détermine l’identité, dérive vers la rivalité victimaire, « mes morts plus morts que les tiens », parce que cette jeunesse de musée, ces visages à (re)visiter, le valent bien, dilatée lamentation, moderne horizon. Dehors, la médiocrité du monde et des hommes ; dedans, une femme seule s’adressant à l’absent, regard caméra, esprit (de la machine) es-tu là ? À bientôt trente ans, rien de renversant : la propagande perdure, on s’en remet au memento mortuaire des cellulaires, les exercices de simulation, le recours aux drones font fissa des soldats des gamers distants, indifférents. L5 associe (Bill) Gibson & Huston (Bilal + napalm), remercie Catherine Cadou (autrice des sous-titres d’Akira Kurosawa) & René Chateau, s’achève via la fameuse et prometteuse complainte de « fin du monde » de Mouloudji & van Parys. Si Stephen Vizinczey célébrait la maturité de la féminité, à travers sa sienne traversée intime et historique, clin d’œil nécrophile du titre d’article, Chris Marker écoute et cadre Catherine Belkhodja, veuve de guerre par mimèsis, mère d’un tandem d’actrices. Il signe un chant du cygne (de la chouette, du chat), un requiem confidentiel, une confession funèbre aux allures d’installation pompidolienne, où voir vite l’impossibilité de corriger le script de l’Histoire désespoir, de toute manière amère (ré)écrite par les vainqueurs dépourvus de cœur, à rejouer pour de vrai en replay. Les niveaux de classement d’autrui, jusqu’à cinq élargis, acmé inaccessible, hors la mort et encore, se terminent au niveau zéro de fin de partie, fin du film. Demeure le vide de la créatrice insoumise, disparition en écho à la coda d’Osterman week-end (Peckinpah, 1983), de l’écran impuissant, de CM décédé devant son PC, le révéla Costa-Gavras, parmi ses mémoires de compagnonnage politique, intitulés de l’idoine Va où il est impossible d’aller…

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