La Fille et la Forêt

 Exils # 156 (14/01/2026)

Brillant brouillon de Princesse Monoké (Miyazaki, 1997), Nausicaä de la vallée du vent (Miyazaki, 1984) se révèle vite un film de science-fiction et d’animation sous influence française et américaine, reprenant d’évidents éléments de La Planète sauvage (Laloux, 1973) et de Dune. Il évoque aussi Lawrence d’Arabie (Lean, 1962), La Vallée perdue (Clavell, 1971) et, titre compris, Le vent se lève (2013). Placé sous le double signe sinistre de la « pollution » puis de l’atomisation, mis en abyme dès le générique de la tapisserie prophétique, il s’agit d’un film dont le pacifisme animiste transforme in extremis le messianisme promis en féminisme œcuménique. Orpheline puisque parricide, sympa Yupa ou pas, la guerrière pubère prend peur et conscience de sa propre « violence », se convertit à la diplomatie, au final se « sacrifie » – et ressuscite à la suite d’une lévitation digne du spécialiste Tarkovski (Le Miroir, 1975, Le Sacrifice, 1986), au champ ensoleillé à ravir Ridley (Scott, cf. Gladiator, 2000). Face à cette première princesse guère en détresse, moins fragile que le fameux naufragé de Saint-Ex, « renard(-écureuil ») en commun, même si sa sensibilité se blesse de la « cruauté » réservée aux insectes, une seconde, séduisant monstre, « horreur » venue d’ailleurs, affirme un reflet pas si inversé, sus au manichéisme, sa maturité aux membres amputés, aux prothèses dorées, pourtant portée, sous prétexte de nationalisme magnanime, sur le pragmatisme qui extermine. Nausicaä & Kushana ne partagent pas le même combat, l’adolescente cherche à comprendre, énonce sereine la solution du problème, authentique scientifique, l’adulte manipule le tumulte, enfante façon Victor Frankenstein un avatar nucléaire du célèbre golem.

Plus ancienne que cette mère mortelle, que cette héritière populaire, la grand-mère aveugle et cependant clairvoyante, en rime au marchand de ballons de M le maudit (Lang, 1931), à la maman à domicile d’Anna Massey dans Le Voyeur (Powell, 1960), constitue le troisième âge et angle du féminin triangle, explique pourquoi il convient de ne se livrer à l’extinction. S’ils ne font au fond de la figuration, ni dieux ni démons, les hommes en somme ne font pas le poids face à ce fier et féroce triumvirat, face surtout à une forêt à la fois fatale en surface et secourable en profondeur, reprise du motif du miroitement révélateur. Tandis que l’Empire tolmèque et la cité de Pejite rivalisent de machiavélisme, succombent au bellicisme, pratiquent en duellistes identiques l’apocalypse de dystopie dite post-apocalyptique, les arbres vénérables en fait purifient et s’effritent, il faut agir vite. Le « miracle » final répond au trépas dès l’orée de la jumelle d’Asbel, poursuit et accomplit un cycle éternel, irréligieux et spirituel, de la mort vers la vie, voire l’inverse, que sublime en sourdine l’image ultime du film, pousse d’espérance en silence, à proximité des lunettes d’aviatrice de l’héroïne civilisatrice. Miyazaki anime son manga, fait mieux que cela, façonne avec effort et les moyens du bord, pas encore le confort, l’expertise et la suprématie du studio Ghibli, bien que voilà déjà Takahata, une œuvre volante et enivrante, à chaque plan, mouvement, rebondissement, sentiment, tournée vers la vie, refusant le défaitisme et désarmant le militarisme, nippon ou non, « honneur et gloire » d’hécatombe et de désespoir. Le thème épique et intimiste, assez irrésistible, du maestro Joe Hisaishi s’inscrit parmi cet élan-ci, le magnifie, ne le trahit.

Malgré un maudit « millénaire » marqué par la furie et l’enfer, en dépit des « lacs acides » et du martyre laïc d’une fille émouvante et grande, par le courage, la compassion, la capacité à combiner raison, émotion, à entraîner autrui sans l’asservir, souffle logique, non soufflé idéologique, la nature nous rassure, abîmée plutôt qu’à l’agonie, sursis des décennies, regain de demain. La lucidité du cinéaste dépasse ainsi la description du désastre, redonne vie et le sourire à l’aérienne Eurydice, reine des cœurs et des hauteurs, libre fille du feu affreux d’Hiroshima et exploratrice complice de la faune et de la flore des sous-bois du souviens-toi.                                                 

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