Dix ans d’une nuit blanche

Exils # 153 (06/01/2026)

Construit en boucle bouclée, tour Eiffel surcadrée au carré, La Minute de vérité (Delannoy, 1952) documente le conservatisme de la France des années cinquante, dit adieu à l’idéal, pas seulement pictural et sentimental, remarquez la composition explicite de l’incipit, perspective de ville depuis une fenêtre ouverte, en somme à la Caillebotte. On (re)pense à Montparnasse 19 (Becker, 1957), co-écrit par un non crédité Henri, on songe surtout de La Fête à Henriette (Duvivier, 1952), making-of méta de scénaristes en goguette et tragi-comiques marionnettes, idem dialogué par Jeanson en situation, car le couple en déroute commente en voix off et piste de disque son parcours d’amour. Ses répliques sarcastiques font sourire, la « comédie légère » et douce-amère de décisif anniversaire évite en définitive le « vaudeville », résume à bon escient Madeleine Vincent, comédienne sur scène et actrice à domicile, femme in fine aussi (in)fidèle que son médecin de mari, occupé à la tromper avec une brune « collaboratrice », mot connoté, de co-production européenne, franco-italienne. Ils se connurent donc en 1942, Anouilh ne dérouille, interpréter Shakespeare s’apparente à de la « résistance », ils traversent et retracent ensemble une décennie de vie, jusqu’au bout de la nuit, avant que le jour pas si de désamour ne se lève, moins crépusculaire et néanmoins autant suicidaire que l’homonyme de Carné. D’un fameux quai embrumé à cette presque oubliée minute de mensonges et de vérités, déballage d’une durée consistante d’une heure cinquante, la Seine coula, Apollinaire opine, unique « militaire aimé » par l’émule de Modigliani, obsédé au sanatorium par celle qui se dérobe, cf. le vitrail au visage reconnaissable, aux pommettes abstraites.

Au Zéro de conduite, vade retro Vigo, le caricaturiste histrionique, Tristan d’antan, balance Dalban, dessine le Charlot de Chaplin, ailleurs et en coulisse fournit à l’épouse altruiste de la pénicilline. Le spectateur cinéphile avise en filigrane deux autres films du célèbre tandem : Le Récif de corail (Gleize, 1939) et Remorques (Grémillon, 1940). Au générique, sur une musique de Misraki, Michèle Morgan précède maintenant Jean Gabin, parce qu’elle le valait bien, parce que ce métrage d’un autre âge, à faire vomir la Nouvelle Vague, à parfois fatiguer la rétine à cause d’ombres portées de décor suréclairé, les montre désormais installés, embourgeoisés, sommés de penser au passé, récent ou lointain, s’ils veulent s’inventer un lendemain. « À ce soir » déclare en au revoir Pierre Richard, plus proche du boulanger insultant et outragé de Pagnol, « salope », que du journaliste acheté du Jouet (Veber, 1976). Daniel Gélin, triste et taquin, sincère et austère, alité dans un atelier rempli de ses produits, de fatales photographies, d’un discret crucifix, envisage un irréversible « voyage », s’appelle Daniel Prévost, comme le complice de Pierre Desproges, pourtant le toubib parle de la toile de vrai-faux cheval d’un « Israélite », antisémitisme en sourdine à disons déprimer le Monsieur Hire de Michel Simon (Panique, Duvivier, 1946) et réjouir les soi-disant anti-sionistes de LFI. Le richard Richard, à l’appartement exploré dès l’orée en travellings de caméra mobile, dans les pas silencieux, à peine respectueux, d’une domestique cynique, qui mâche du chewing-gum, qui observe d’un air évocateur la famille à la gomme, ne supporte pas non plus le corps endiablé des dames mariées, le fruit de leurs entrailles avorté vaille que vaille, alors que le cocu fourbu rentre de la bataille.

Il collectionne les soldats de plomb, « général » en cadeau recalé illico, lit ou fait lire, croyez-le ou pas, Les Amitiés particulières du spécialiste Peyrefitte publié en 1943, plus tard adapté par Delannoy (1964). Mais son dévouement envers les mistons, la sienne, future historienne, le gamin malade de mesuré mélodrame, représente sa rédemption, on comprend pourquoi Madeleine/Michèle (re)prend son bras, serre dans les siens cet antipathique « type bien ». N’en déplaise aux myopes de mauvaise foi, sartrienne ou pas, macérés parmi le manichéisme, le moralisme, l’homme et la femme de La Minute de vérité révèlent leurs imperfections en reflet, à la fois coupable et victime de ce que sa moitié l’accuse et commet. Dotée d’un prénom trop doux qui renvoie vers Sueurs froides (Hitchcock, 1958) davantage que vers Proust, rappelons au passage que le bouquin de Boileau & Narcejac utilise à dessein la césure de la Seconde Guerre mondiale, Madeleine jette Juliette aux oubliettes, lit in extremis une funeste lettre, fait le tour du proprio en compagnie de son désargenté Roméo, crame le dos dénudé d’une rivale puis part en tournée hors de « danger », au risque de contrevenir au veto des « droits conjugaux », c’est-à-dire patriarcaux. Si l’on peut se libérer de certaines identités, appréciées ou imposées, liées à la renommée, à la maternité, à la respectabilité d’un mariage guère arrangé, pas assez réchauffé, refroidi par les différences de caractères, les incartades d’aujourd’hui et d’hier, si l’on ne sait s’oublier dans la (con)fusion de la passion, on finit ainsi par se retrouver face à soi-même et à autrui pas même devenu « ami ». La mélancolie du happy ending, décès annoncé, cravate patraque, père et fille partant, regardés les yeux mouillés en souriant, réside dans ce pragmatisme adulte, rétif au tumulte, propice à une scène de ménage démunie d’impardonnables dommages.

Delannoy, empathique, attentif, filme une fatigue, filme à l’horizon des ruines, because bombardement américain, Paris le valait bien, secoue les couples, au propre et au figuré, efface en fondu la foule au théâtre rassemblée. Le manque d’énergie, d’envie, participe certes d’un immobilisme social, d’un rang et d’un rôle à tenir, les dépasse cependant, s’explique en partie par les martiaux événements, par la décision de ne se soumettre à la déraison, à la pseudo-révolution, objectif collectif de la génération suivante, des confortables et consommantes années soixante. Ces personnages-là, que ça vous plaise ou pas, au-delà d’incarner à l’insu de leur plein gré un cinéma dit de papa, continuent à nous concerner plus de soixante-dix ans après, grâce à un naufrage et un sauvetage de crise existentielle déguisée en dilemme sexuel, cartons du concours de Cinémonde inclus, amusants et bienvenus, que feriez-vous à leur place, boiriez-vous la lie ou la tasse ? Visionner La Minute de vérité revient à revisiter une filmographie partagée, une relation prolongée, modifiée au fil des années, dont Love Streams (Cassavetes, 1984) donnera une version alcoolisée, agitée, apaisée, comme si les vrais instants de bonheur se vivaient entre frère et sœur. Avec son beau trio, son ironie comme il faut, entendre dure et tendre, munie de démystification et d’émotion, par exemple « tu es bouleversante avec ce chapeau » ou « on ne dit pas naturellement, on dit je t’aime comme tout le monde », il dévoile des cœurs désaccordés, réconciliés, aux blessures pansées, repensées. Un tel réalisme ne séduira les adeptes du romantisme, parvient mine de rien à montrer sans démontrer, sans se démonter, une vérité en valant bien une autre, celle de deux icones et d’une époque.

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