Autrefois, au Venezuela…
Exils # 155 (13/01/2026)
Le Sauvage (Rappeneau, 1975) va vite et semble être exotique, on repense aussitôt à L’Homme de Rio (de Broca, 1964, Rappeneau participe), à un autre duo, Deneuve & Montand substitués à Dorléac & Belmondo. On retrouve aussi Luigi Vannucchi, mari maudit, très éloigné de la DC selon Rossellini (L’An un, 1974). Co-écrite par encore un couple, celui-ci sans entourloupe, Élisabeth & Jean-Paul, frère et sœur en chœur, en compagnie de l’incontournable Jean-Loup Dabadie, vrai-faux vaudeville de scénaristes et dialoguiste, la comédie romantique paraît s’inspirer du modèle à l’américaine, Capra and Co., passage par New York, tant pis pour Miami, où l’engueulade précède l’accolade, où d’abord se détester autorise ensuite à mieux s’aimer, gifles humides comprises, n’en déplaise aux féministes, because bateau (et tableau) bousillé. La sauvageonne tombe dans les pommes, sa tête heurtée par une pomme, colère d’homme ; pendant le prologue du presque repas de noces, on la voit ne pas être à la noce, biser une infinité, contamination Covid assurée. Nelly observe en silence évocateur l’orateur, sentimentalisme de circonstance, fissa s’enfuit de nuit, déboule dans la chambre et le destin de Martin, ermite et compatriote descendu à l’hôtel pour monter au septième ciel. Plus tard le spectateur apprendra que la firme de parfumerie paya cette prostituée, comme le reste des activités de l’incognito maraîcher, île acquise en prime. Tel le Truman de Peter Weir, le voici en définitive prisonnier, au propre et au figuré, puisqu’il refuse la proposition, la coercition, sort de prison, barbe en place. Revenu à l’origine, une maison vide (et un rival cordial) l’attend, une lettre ancienne remonte le moral de Montand. La course-poursuite se termine au calme, à la campagne, au fond d’une France à partager, à retaper, de bambins entourés. Trois fois Nelly s’élance dans les bras de l’Ulysse olfactif, astuce de montage qui dilate la durée, les retrouvailles fait durer, en écho à l’orgasme musical du Boléro.
Sous la surface aimable, drolatique et anecdotique, se dissimule cependant un métrage davantage dramatique, sévit une histoire de sécession en doublon, se devine le prix à payer si vous voulez vous exiler, vous réinventer. Certes, Le Sauvage ne vire jamais, jamais vraiment, dirait le samouraï de Melville, Delon dit non au cast du cinéaste, vers la ludique mélancolie de Cyrano de Bergerac (1990), mélodrame (et nez doublé) en farce réflexive déguisé, car il convient d’y jouer au carré. Changer de nom et d’horizon, de situation et d’occupation, ceci suffit-il à rendre libre ? La présence de la sangsue bienvenue, amitiés à Marlène Jobert (Julie pot de colle, de Broca, 1977), de la blonde à cause de laquelle les catastrophes abondent, répond non, ressuscite le désir d’autrui, d’une rencontre au creux d’un lit. Le Sautet de Vincent, François, Paul… et les autres (1974), idem co-production franco-italienne, dessinait une amicale et hexagonale société, symboliquement embourbée ; le Rappeneau de l’opus décrit deux individus vides et (é)perdus, qui s’épuisent avant de se (re)poser, toujours en train de faire, de défaire, de parler d’argent, de s’opposer aux soupirants et poursuivants. La belle baraque du décorateur majeur Max Douy finit parmi les flammes, style Tara à Atlanta (Autant en emporte le vent, Fleming, 1939), enfer de chère gazinière. Le passé dépassé, assumé en regard caméra et image arrêtée, le présent inconsistant de la robinsonnade, de la déconnade, brûlé, oublié, l’esseulé ensauvagé, Montand en sourdine et underplay, doit à nouveau se civiliser, faire partie d’une famille, voyager en autocar au côté d’une souriante, voire séduite, petite fille, narcissisme de charmeur, zeste d’inceste (Trois places pour le 26, Demy, 1988). Si le début collectif du film flirte avec l’autobiographie, Deneuve en Italie, vive Mastroianni, si la parenthèse US adoucit le sérieux de L’Aveu (Costa-Gavras, 1970), l’épilogue de profil(s) au soleil docile ouvre sur l’avenir, un amour et un parcours à écrire.
La romance de stars se mâtine ainsi d’un conservatisme relooké par l’utopie seventies, tandis que Tout feu tout flamme (Rappeneau, 1982) se souciera d’héritage, économique, éducatif, Isabelle Adjani fifille d’Yves. Une dizaine d’années après La Vie de château (1966), matrice apocryphe du Vieux Fusil (1975) d’Enrico, divertissement d’un autre temps, le cinéaste réimagine, sinon émancipe, une actrice complice, prête au topless, Ivo la convainc, apprécie sa poitrine, quel incorrigible, une actrice lucide, elle résuma à Télérama : « une comédie avec des personnages graves. Les situations sont comiques mais les personnages désespérés ». La Nelly de Cathy annonce en sus la naïade de Bo Derek dans Elle (Edwards, 1979), Ravel again, même si l’érotisme se limite à l’élan du mouvement, même si l’alchimie entre elle et lui, amitiés à McCarey, montre ses limites, Montand repentant reconnut l’influence pas si drôle du rôle gentiment misanthrope. Voltairien cultivateur et lecteur de baignoire à la Bardot (Le Mépris, Godard, 1963), figure défigurée d’Orphée, dont Madame Mark, elle-même émule d’Icare, ne cesse d’immortaliser la svelte silhouette en blanc et noir, donc de l’assassiner à l’insu de son plein gré, aperçoit le quasi cadavre, le dissident convalescent démasquait les combines du capitalisme, via une coda revancharde et alternative, coûteuse autant qu’écartée. Insulaire et cinquantenaire, ce succès en salles accumule les cascades de Rémy Julienne et les combats de Claude Carliez, désormais restauré dispose d’un étalonnage numérique digne de donner à (re)voir de jour ou dans le noir le beau boulot du dirlo photo Pierre Lhomme, récompensé en 1991 pour l’adaptation de Rostand précitée, partenaire de Marker & Miller, Duras & Eustache, Chéreau & Ivory. Loin de nos modernes pantins, (« prédateur ») Trump & (« dictateur ») Maduro, trafic fictif et réel à la truelle, Le Sauvage possède l’avantage d’amuser, d’attrister, de dépayser, d’apaiser.

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