Italie année uno

 Exils # 154 (08/01/2026)

« L’union politique européenne détruira-t-elle l’individualité des nations et leur rôle historique ? » interroge le journaliste. Le pacifiste et volontariste De Gasperi répond par son obsession, l’unité italienne étendue à l’union européenne. Cinquante-deux années après, l’échange conserve sa pertinence, n’en déplaise à la bien-pensance de la chaîne franco-allemande, médiatique, idéologique et symbolique alliance, laquelle conclut sa courte critique d’un alarmiste « Ce cinéma moral et politique offre des outils de compréhension du monde et demeure puissamment d’actualité à l’heure où les démocraties occidentales se voient fragilisées par les montées des extrémismes ». Comme si la superstructure malsaine présidée par l’indéboulonnable Madame von der Leyen ne possédait sa part de responsabilité dans le populisme des peuples, ces entités à mater, à masquer, à manipuler, accessoirement à calmer avec de l’argent méprisant, cf. la PAC, vive les unilatérales normes et l’agriculture de drones, à inquiéter avec la question de l’immigration, selon une bonne conscience et une incompétence d’épiciers intéressés, plus cyniques et antipathiques que l’homonyme du film, à balance rouge et marché noir. En 2026, la belliciste Bruxelles finance et instrumentalise l’Ukraine, notre blé contre le vôtre, donne des leçons de morale et de « droit international » au shérif trumpiste, dégage Gaza, en fait autant de l’Iran, et l’État français, au gouvernement fantomatique démuni de majorité, sinon de légitimité, se soucie d’euthanasie et de poupées perverses. En 1944, l’Italie se fait bombarder puis libérer par les soldats de l’Oncle Sam, défilé de liesse et basanée gentillesse à la Païsa (1944), De Gasperi s’épuise à porter un projet à la fois italien et européen, qui puisse rassembler tous les partis, toutes les sensibilités, sauf bien sûr les « faisceaux » fascistes, effort de concorde en accord avec celui d’un certain de Gaulle, le national roman du « tous résistants » en moins néanmoins.

De manière explicite, la filmographie de Rossellini se finit sur Le Messie (1976), pourtant le biopic historique de L’An un (1974), outre retravailler le motif thématique de La Prise du pouvoir par Louis XIV (1966), affiche déjà une figure christique, « laïque et catholique », dont le « calvaire » se clôt en chemin de fer, au revoir de départ, voire exil en famille. Faire du cinéma politique ou faire du cinéma politiquement ? Le cinéaste et téléaste fait les deux, ainsi fait fi de la fameuse alternative godardienne, laisse loin derrière, pour en rester à l’Hexagone et à l’époque, Costa-Gavras & Boisset, « professionnels de la profession » et spécialistes de la spécialisation. Il dépeint une débutante république en rime au simulacre sadique de celle de Salò, donc de Paso(lini), qui renvoyait en vérité je vous le (re)dis vers l’époque de sa production, à savoir la tyrannie en crise de la société de consommation et d’aliénation, la violence invasive et paranoïaque des années dites de plomb, le terrorisme gauchiste, idiot utile du conservatisme ploutocratique, substitué alors à l’homologue aérien « anglo-américain ». Ni marxiste ni documentariste, Rossellini ne cède en sus au décoratif de la reconstitution, au psychologisme des origines, façon Le Jardin des Finzi-Contini (De Sica, 1970). Le prologue de l’opus méconnu évoque davantage un développement de la coda trauma de Rome, ville ouverte (1945) en couleurs, à la campagne (militaire) et en ville (en ruines), le spectaculaire à l’Apollinaire du son et lumière réduit à une rangée de cadavres au réalisme d’impressionnante esquisse. La perspective livide d’un panneau peint remémore la toile du port mental du « grand film malade » (Truffaut) Pas de printemps pour Marnie (Hitchcock, 1964), autre récit de résilience, de dépassement d’un meurtre traumatisant, maternel et non plus de « masse ».

Film du passé au présent, film de son temps, L’An un multiplie les zooms minutieux, à ravir le Visconti de Mort à Venise (1971), affoler les flics droitistes des poliziotteschi, rendre jaloux les stylistes fétichistes des gialli, s’inscrit par conséquent dans sa décennie. Remarquez aussi sa direction de la photographie, signée du complice Mario Montuori, dont la clarté s’accorde à celle de la chronique, qui malgré la somme de noms, d’informations, de confrontations, ne perd jamais le spectateur, compte sur son attention et fait confiance à son intelligence. La fresque pourrait être indigeste, les panoramiques et les travellings lui confèrent l’élan d’un thriller national, original, exécuté staccato, terminé moderato. Rossellini cite Boileau & La Fontaine, se « hâte lentement » lui-même, filme des dialogues d’hommes et parfois de femmes, différence triviale et sentimentale, s’occuper de la chicorée, materner un aimé blessé, parce que « l’homme n’est pas fait pour le monologue », c’est-à-dire la solitude, surtout divine. L’incise d’une visite à une fifille réconfortante de couvent ne donne lieu à l’aveu d’une intériorité enfin dévoilée, ne met en scène le sens ultime du nouveau régime, « nécessité » du christianisme, caducité du monarchisme, tant pis pour l’épouse au vote adultère. Car le réalisateur la traite avec la distance bienveillante de l’ensemble du portrait avantageux et avantagé, au risque de l’hagiographique, des apartés pour le public, des aphorismes définitifs jadis reprochés au Lawrence d’Arabie (1962) de David Lean. Comme Ellroy, Rossellini s’approprie la roborative « recherche historique » confiée à autrui, ici à une collaboratrice nommée Maria Stella Sernas, monte et démonte, recompte et raconte. Le didactisme de l’entreprise, assumé, formulé en essais, pratiqué à la TV, s’anime Dieu merci à chaque prise, à chaque réplique, d’une envie de vie, d’un désir de saisir, de ne pas cadrer en contre-plongée des marionnettes momifiées, sur le piédestal du « devoir de mémoire » déposées, mais de se placer au côté des multiples protagonistes, du côté de leur humanité tourmentée.

Plutôt que le regard janséniste de Bresson, le regard disons hédoniste de Rossellini n’oublie le tragi-comique de la situation, séquence amusante de la ronde des militants motorisés du PC et de la DC autour de la statue de Garibaldi, dont la tête renversée rappelle celle de… Staline, épisode presque slapstick, où les affiches se fixent et s’en fichent, où le Front populaire, oubliez Blum, omettons Mélenchon, et la Démocratie chrétienne tournent en rond pour de bon. La virée en voiture au Sud lucide ne s’attarde sur la misère ancestrale et la détermination locale, cède le terrain, au propre et au figuré, au lyrisme intimiste du Christ s’est arrêté à Eboli (Rosi, 1979). Ermite graphomane, incompris à l’instar de Moïse & Abram, De Gasperi se coltine une « crise ministérielle » face à laquelle la franco-française d’aujourd’hui tient de la sinistre plaisanterie. Tandis que le chœur du café affirme que la bombe A de Nagasaki & Hiroshima tout le monde calmera ; que la Shoah se devine sur des images sépia de magazines ; que le ministre de la Justice Togliatti subit recta un attentat à le rendre fada, une de célèbre presse d’opinion, revoilà l’Unità, spectre de grève insurrectionnelle, Jean-Luc jubile, le pas si placide Alcide, impliqué Luigi Vannucchi, interprète de Pavese et suicidé idem, la vie imite l’art, on va finir par le savoir, énonce la valeur cardinale de la « conscience morale », écarte le « totalitarisme matérialiste » et sa « redistribution des richesses », Zucman défaille. Un rondouillard orateur qualifie ailleurs la « planification soviétique » de « capitalisme à l’envers », à l’ombre solaire d’arbres agités doucement par le printemps. Que penserait Rossellini de l’Italie (de l’Europe) de Giorgia Meloni, de son insolente réussite économique, de sa (real) politique pragmatique, in fine peu préoccupée, en dépit du pedigree, de ranimer les cendres refroidies de la mystique fasciste ? Que dirait-il de Vers un avenir radieux (Moretti, 2023), autre item aux tropismes similaires, à l’unanimisme cette fois mélomane, moins martial que le thème musical de Mario Nascimbene ?

Et que vaut la version de Liliana Cavani (De Gasperi, l’uomo della speranza, 2005), à destination de l’écran petit ? Au-delà des questionnements rhétorique et cinéphilique demeure le mouvement de dessillement d’un métrage dépourvu de papotage, accéléré et incarné cours d’histoire cinématographique et citoyen, plus démocratique que chrétien, accessible à chacun et cependant accompli à l’écart du jugement d’opposants, à l’imitation des mots du modèle et dans la trace exacte de ses actes.

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