L’Aurore et l’Horreur

 Exils # 224 (07/09/2026)

Aurora, l’étoile arménienne (Sahakyan, 2022) ne provoqua le tintamarre ni ne rapporta les dollars du mégalomane Nolan mais cette odyssée vaut la sienne, sinon la sème, mérite que l’on y revienne, mouvement imitant celui de l’héroïne, voire super-héroïne, portraiturée au carré, voire au cube, sans cesse et jusqu’à son décès priée de parler, ressusciter le passé, interpréter son propre rôle, de quoi vous épuiser, vous rendre folle (imposture lucrative, la psychanalyse repose sur un similaire ruminement). Du « génocide arménien » au « rêve américain », il suffit de survivre, fuir, s’enfuir, subir le pire, savoir le dire, le faire écrire, le simuler filmée. Adolescente, orpheline (admiratrice de Chaplin), « esclave sexuelle », émissaire nationale (salut au général), star d’un soir, anonyme guère amnésique, Aurora Mardiganian ne perdit point son temps, la réalisatrice du documentaire narratif, (ra)conté en voix off, ne nous fait perdre le nôtre, quatre-vingt-dix minutes d’adulte tumulte permettent au spectateur non de (re)vivre une tragédie historique, intention empathique, illusion impossible, plutôt de pénétrer une psyché tamisée par le récit écrit puis imagé, imaginé, jadis et aujourd’hui. Les « régimes d’images » (pontifierait la spécialiste Nicole Brenez) s’analysent aussi en images de régimes, le biopic réalisé en papiers découpés animés (numérisés), technique économique employée autrefois, avec maestria, par Reiniger (Les Aventures du prince Ahmed, 1926) & Laloux (La Planète sauvage, 1973), la combine aux archives (entretien d’historien, photographies de presse), aux extraits des restes d’Âmes aux enchères (1919), opus en grande partie perdu, signé d’un acteur stakhanoviste collaborateur de DeMille, à savoir l’illustre inconnu Oscar Apfel.

À chaque époque ses occupations, préoccupations, (re)productions esthétiques et politiques, alors Aurora, l’étoile arménienne, au-delà du chemin de croix, martyre collectif, destin singulier, donne à (re)voir cela, fait se confronter les représentations, explications, inexactes « crucifixions » (car les « Ottomans », ironie sinistre, adeptes de l’empalement à la Vlad Țepeș). Si le film d’origine semble être un mélodrame féministe façon Griffith, enturbannés substitués aux cagoulés, l’évocation en animation possède une douceur lucide, une liberté colorée digne du sidérant CV. Démunie de manichéisme, dolorisme, misandrie, écueils idéologiques évités via une vision poétique, presque préraphaélite, elle sonde un traumatisme ancien qui résonne avec un cynisme et des massacres contemporains. La co-production multiprimée jamais ne sacrifie à l’hagiographie, fusionne et garde autonomes une jeune femme et une vieille dame, met en lumière un mystère (incroyable courage). Face à l’effroi d’images fixes prophétiques, la Shoah déjà là, le visage âgé ou dessiné, la voix vive d’Aurora Mardiganian résistent, persistent, se souviennent de l’éden, des marches mortelles, de l’eau cimetière, de l’eau qui libère, d’un whisky allemand ou américain, de révolution bolchévique, confetti pacifiques. Les contrastes s’éclairent, vont de pair, émancipation/extermination, bienveillance/surveillance, célébration/oblitération. La leçon d’Histoire devient une réflexion en actions, émotions, sur la mémoire, le pouvoir véridique de l’art, cf. la saynète sur scène en écho à Renoir, l’imagerie d’un maintenant et d’un ici en réponse inspirante, efficiente, à l’oubli (argent récolté, bien utilisé). Au contraire des « victimes » autoproclamées de la pusillanime modernité, la parole de l’intéressante intéressée demeure celle d’un témoin modeste, essentiel, délestée de la « morale du ressentiment » nietzschéenne, objet sujet du sensible, précis et pertinent ouvrage hommage.        

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Compagnons de la nouba : Ma femme s’appelle Maurice

La Fille du Sud : Éclat(s) de Jacqueline Pagnol

Corrina, Corrina