La J-horror ? J’adore…

 Exils # 230 (21/09/2026)

Face à Histoire de fantômes japonais (1959), Mizoguchi paraîtrait presque misogyne. Deux ans avant de faire faillite, la Shintōhō produit ceci, connu aussi sous les titres alternatifs Contes fantastiques de Yotsuya et The Ghost of Yotsuya. Si le studio se soucie de Kenji, de Madame Yuki, de la « galante » O’Haru, on doit à la Daei Les Contes de la lune vague après la pluie (1953), variante envoûtante du thème célèbre, moins dépressive, plus positive. Découvrir à domicile ce film bref, soixante-seize minutes de tumulte sec, cette femme défigurée, pionnière populaire à longue lignée, revient à revenir à l’imagerie et aux origines du kaidan, terme en rime à l’opus de l’incipit, récits écrits puis filmographie fantomatique, pardon du pléonasme. Le bien nommé Kwaïdan (1965), autre(s) histoire(s) de « cheveux noirs », supprime le potier dessillé, endeuillé, troque le rônin contre le samouraï, reformule l’infidélité, encore à cause de la pauvreté. Quant à Onibaba (1964), satirique et symbolique, il décrit une cupidité sexuée de survie, de tueuses en série, se base sur une absence de transcendance, manie un masque de noble nô. A contrario, Histoire de fantômes japonais provient du spectaculaire kabuki, commence par lui, tandis qu’un récitant hors-champ interroge de manière rhétorique l’effroyable de l’infanticide. Les styles théâtraux nationaux se retrouvent ainsi transposés au ciné, selon sa sensibilité, ses impératifs financiers,  mentionnons en option les marionnettes du bunraku superbement humanisées de Dolls (2002). Le cinéaste stakhanoviste et ses scénaristes s’inspirent du dramaturge Tsuruya Nanboku (IV), l’adaptent de façon infidèle (bis), conservent l’essentiel, à savoir une vengeance post-mortem.

Film de et en studio, hormis l’incise d’une cascade crue fatale, doté d’un budget à l’instar de sa durée, c’est-à-dire serré, l’ouvrage pouvait dévier vers l’exercice de style à vide, l’ersatz dispensable d’une mise en images débutée en… 1912. Il esquive l’écueil de la redite, du décoratif, car il donne à (re/pré)voir une orpheline timide, une sœur épuisée, une épouse empoisonnée, une mère suicidaire, accident (in)volontaire, guère adultère, un spectre abject, élargit le type littéraire d’hier jusqu’au mythe multiple, sans se démunir d’un réalisme, sinon d’un naturalisme, liés aux tréteaux, aux personnages et public du populo. D’un côté clouée morte sur une porte, le vrai masseur et faux amant, client d’établissement, prêteur d’argent, crucifié sur l’autre, carte létale, marais macabre, la revenante révoltée, nippone Médée, hante le mari maudit, contrit, contraint à la furieuse folie, flanqué d’un cynique et sinistre associé, sicaire et siffleur à son tour emporté par la culpabilité, la peur, en écho délocalisé au Cœur révélateur. Le fantastique permet l’apparition du féminisme, la body horror oculaire rend clairvoyante et malveillante la victime qui ne se laisse plus faire. Comme Sadako (Ring, 1998), elle liquide les salauds ; comme dans Ju-on (2000), elle carbure à la rancune, à peine apaisée en guide livide de sa sororité sous peu à main armée, sans merci moitié du couple recomposé, immaculé, en autarcie religieuse justicier. Pour peindre pareille fable funèbre sur le déclassement, le harcèlement, l’honneur, l’horreur, le passé impossible à dépasser, ici-bas et au-delà, Nakagawa fait feu de tout bois, pratique le plan-séquence intense, la (contre-) plongée, l’éclairage verdâtre ou orangé, assourdi tel celui de la librairie de Sueurs froides (1958), avec lequel il dialogue à distance, dont il prolonge le puritanisme implicite. Champ ondulant, peigne poignant, paquet de serpents, miroir mouroir, fantôme économe, feux d’artifice contre-productifs, pietà sur pied, cadres en Scope composés : Iwa gémit, Iwa j’aima.   

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