In Another Story

 Exils # 229 (17/09/2026)

Longtemps, je me suis couché sans Huppert. La voilà désormais hebdomadaire… À la suite de Souvenir, partons In Another Country (Hong, 2012). De la Belgique à la Corée, Isa x 3, Française(s) d’un vrai-faux film à sketches, acclamé(e) par la critique. La plaisanterie en trois parties dure 84 minutes générique(s) compris et pourra cependant sembler longue à certains. Les professionnels de la profession évaluatrice évoquèrent Rohmer, puisque papotages de personnages, à table et sur le sable, mais cela ne s’appelle Anne à la plage ni Contes coréens des quatre saisons, passons. Le bavardage, le marivaudage (je réduis à dessein, Éric ne m’en veut point), le cinéaste (honoré, récompensé, voire divorcé) ne s’en soucie. Ce qui l’intéresse, ce qui crée l’ivresse ? Les variations du thème (du t’aime), la situation et ses parallèles, la répétition infidèle (motif narratif). Visionner ce voyage, immobile et tranquille, drolatique et ludique, revient en vérité à visiter le pays de l’esprit, car le scribe des scripts s’avère être une jeune femme en colère, qui veut calmer ses nerfs, qui (ne) mange un gâteau, qui écrit au stylo (pas le précieux Montblanc du moine). Le prologue la présente donc au balcon, en compagnie de sa mère moins furieuse que fumeuse, en train de discuter au sujet d’un oncle escroc, ruineur de sœur, devant se rendre à la police d’ici quarante-huit heures. On devine vite que la suite ne possédera le rythme du film homonyme de Walter Hill, en dépit du caractère identique d’altérité aimable, d’altercation verbale. Ce récit-cadre, pérorent les spécialistes, ne reviendra plus à l’horizon, en conclusion, donne à voir un décor et deux actrices repris, remodelés ensuite, mis en abyme avec malice, au cours de « courts métrages » au bord du radotage, du déjà-vu et entendu.

Kaléidoscope de poche tourné in situ, village désert, station balnéaire « où il n’y a rien à faire », In Another Country constitue un cas d’école de cinéma économique, à consoler Cassavetes, à souligner l’indécence des budgets des blockbusters. Il se fiche du fric, presque de la technique, limitée à une poignée de zooms imprévisibles, de panoramiques anémiques. Il s’agit d’investir le vide, d’exposer (sans l’imposer) l’exil, de faire du cinéma mental (au carré, rêve éveillée ou endormie inclus) tissé au trivial, au détail, par exemple une bouteille d’alcool local, accessoire plein ou cassé, à usage démultiplié. Entre l’idiome indigène et la lingua franca anglaise, on entend plusieurs « C’est beau » dits de dos, face à un phare prenant l’eau. La réplique onirique (à la fois dans le champ et invisible) ne paraphe le narcissisme du réalisateur scénariste stakhanoviste, désigne plutôt en sourdine l’amusant ravissement des possibles, le désir de faire un film aussi libre que ce simulacre d’île, où chaque segment ressemble au même jour renaissant différemment, démuni du moralisme humoristique d’Un jour sans fin. On repense alors à Pagnol, à sa manière spatialement similaire (le bar au lieu de l’auberge) de faire dialoguer l’individuel et l’universel, le régional et l’international, la comédie et le mélodrame. Sous la tente et ses environs, certes fi de Fanny, Manon, davantage l’envie de déplacer des pièces à la Verlaine, ni tout à fait d’autres, ni tout à fait les mêmes. S’il trahit une sous-jacente misandrie, via ses silhouettes de mecs, dragueurs, buveurs, menteurs, mystique aux répliques de jésuite, à cause de la rancœur de l’auteur, pardon, de l’autrice, In Another Country ne carbure à la sociologie, à la psychologie, au tourisme, à l’onanisme. Petit film de pluriel adjectif, il ne se souvient de La Fête à Henriette, du Hasard, refuse de figer sa « gracieuse » héroïne, la fait marcher, au propre, au figuré, la quitte encore, parmi le paysage, chemin de ses destins, présence absence d’actrice au cube…     

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