Le Frère et L’Enfer
Exils # 227 (15/09/2026)
Prends Petit paysan (Charuel, 2017), flanque-le de Fight Club (Fincher, 1999), tu obtiens donc Bisons (Monnard, 2024) ? Oui et non, car ce drame de désastre rural, castagne illégale, s’inscrit aussi dans le sillage d’En fanfare (Courcol, 2024), comme si la fraternité, d’abord au propre, ensuite au figuré, constituait une intime utopie, face au factice et à la faillite des idéologies collectives. La famille, que tu la détestes ou que tu l’idéalises, tu la redécouvres toujours, tu y reviens un jour, tel Joël, plus fils prodigue mais héritier rejeté, par le père enterré renié, pitoyable taulard qui reparaît un soir, déplace sur le piano la paternelle photo. Après une journée bien remplie et réglée, s’entraîner tôt pour la compétition de lutte à l’horizon, s’occuper des bêtes honnêtes, notamment cette vache sur le point de mettre bas ou pas, puisqu’elle périra, prophétique trépas, se doucher tatoué, Steve rejoint la mère et le frangin, pas vraiment d’humeur à partager leur champagne. L’absent trois ans se révèle clairvoyant, ne se fie au déni de l’affable géant, du frère fort et grand. Par manque d’oseille, ils risquent en effet de perdre la ferme, que convoite un voisin créancier, victime d’un coup de boule à la Zizou, donné durant de fédérales festivités, puis d’une notaire escorté, mise en demeure à la clé. Afin de trouver du fric, et vite, que faire, sinon traverser la frontière, limite spatiale et morale, aller se foutre sur la gueule en France, dégueuler, dézinguer, en bonus emballer deux buveuses malicieuses ? En Suisse, le vainqueur essuie les épaules du vaincu, signe de respect apprend Steve au gosse de la véto, insulte au-delà, au Jura, il lui en coûtera, lui en cuira. Retapé à l’improviste, recousu sans questions, le colosse continue à combattre, ne baisse pas les bras, ne cède à la déprime, descend à Marseille et n’y croise Zinedine, refuse de fracasser un fébrile freluquet.
De retour au baroud, favori des paris, sa côte pas assez haute pour investir dans une nouvelle exploitation, élevage mirage de fantastiques et fantasmatiques bisons, il manque d’occire un concurrent, écarté à côté contre son gré, tandis que Joël prend recta la relève, le corps en compote remporte le pactole, fume une clope, embarque en bagnole. Assis à la bien nommée place du mort, il décèle (décède) du sang à l’oreille, esquisse un sourire seul au creux de l’habitacle, la coda de Bisons, mise en chanson, douce et dépressive, exit le pathétique, se souvenant de celle similaire du Macadam Cowboy (1969) de Schlesinger. Être frère, in fine, tu le sais, désormais, signifie ceci, se sacrifier, inverser en reflet l’assassinat fondateur, mythique, biblique, de Caïn commis sur Abel, autre campagnard et coupable couple en déroute. Ici sortie en catimini en avril, voici une fable fraternelle, fratricide, languide, lucide. La violence dite symbolique de l’économie capitaliste, d’une activité/propriété en sursis, provoque la violence physique de spectacles patraques, repoussantes réponses nocturnes aux inoffensives dérouillées diurnes. Le vaste paysage local, idem celui de l’escapade sudiste, contraste avec l’étroitesse de la maison en perdition, du ring illicite, territoires d’angoisse et d’asphyxie. Le cimetière en plein air rappelle l’immaculé plateau solaire, peut-être calcaire, sur lequel s’agitent au ralenti les types et deux filles du public, les adversaires au grand air. Ces parallèles thématiques et géographiques, éclairées et cadrées en habile widescreen, accompagnent les parcours opposés, rapprochés de la fratrie, un instant réunie puis hors-champ abolie, incarnée de manière impliquée, délestée de tics et d’effets, par le tandem Maxime Valvini & Karim Barras, soleils sombres, essoufflés, entourés du duo India Hair (Madibules, Dupieux, 2020) & Adel Bencherif (Un prophète, Audiard, 2009).

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