Pourvu qu’elle soit rousse
Exils # 222 (02/09/2026)
1963 : en ce temps-là, Michèle s’appelle Madeleine, cependant ne se dédouble ni ne débloque à la Hitchcock (Sueurs froides, 1958), même si ce qui lui file le « vertige » relève aussi d’un trouble d’identité intime, puisque prénom de sa sœur décédée adoubé par Denys de La Patellière au lieu du Jocelyne d’origine, de quoi décupler la schizophrénie supposée de toute actrice (le cas Deneuve relève du deuil adulte, s’en écarte donc). Dans Symphonie pour un massacre, « exercice de style [qui] tourne à vide, manque d’humour », je m’autocite, « Mercier apporte un peu d’humanité », au côté d’un Auclair pas très clair, « mystifié » à l’instar des quatre autres pieds nickelés de Deray, Giovanni & Sautet. À la fin du film, veuve énervée, némésis déterminée, elle flingue le trop fort Rochefort, bien vite dans un triptyque d’Angélique, se dénonce aussitôt, vitre de borne brisée, courage d’accusée. Avant la coda du trépas (Michel Magne multiplie les instrumentations du même thème), elle lance un beau « salaud » et ses bijoux cailloux à un comparse à sarcasme, elle agit, réagit, verse des larmes et prend les armes. En résumé, elle anime à chaque instant les images de l’écran, que traverse a contrario Daniela Rocca, somnambulique et perruquée silhouette de co-production franco-italienne, bientôt internée, à cinquante-sept ans enterrée. 1963 suivant Bava : la revoici en Italie, à nouveau au bout du rouleau, du fil, de la déprime, en train d’anticiper la torture nocturne de Black Christmas (Clark, 1974), Terreur sur la ligne (Walton, 1979), Scream (Craven, 1996). La prostituée menacée, aux amours saphiques et témoignage fatidique, se débarrasse in extremis de l’ex-souteneur sorti de taule, meurtrier de l’amie, le gros couteau de giallo l’autorise à l’hystérie (Hepburn poignardera idem l’intrus indu de Seule dans la nuit, Young, 1967).
Adieu à la danse, salut au ciné, la débutante sudiste ne démérite chez von Radványi & Truffaut (Mademoiselle Ange + Tirez sur le pianiste, 1959), connaît l’acmé durant la décennie soixante, visite ainsi L’Île aux filles perdues (Paolella, 1962), L’Aîné des Ferchaux (Melville, 1963), Les Monstres (Risi, 1963), La Seconde Vérité (Christian-Jaque, 1966, Hossein again). Ailleurs brune ou blonde, Michèle Mercier devient rousse pour Angélique, marquise des anges (Borderie, 1964, le père produisit déjà la « symphonie » supra) et ses quatre suites, l’ultime datant de 1968. Musiqué de manière exemplaire par l’indispensable Magne, ce mélodrame romantique d’aventures dynamiques et exotiques, sinon sado-masochistes, constitue un divertissement vraiment divertissant, ce succès économique snobé par la critique mérite qu’une cinéphilie sans a priori le réhabilite. Il représenta de surcroît pour l’intéressée, on le sait, une consécration et une déconstruction. Vu ce qui précède et suivit – dirigée par Collinson, Margheriti ou Annakin au cours des moins actives seventies – irréductible à cette héroïne intrépide, dont ensuite se souviendra le Boutonnat de Libertine et Pourvu qu’elles soient douces (il dut penser en sus au plus méconnu Lady Oscar de Demy, distribué quinze années après), la consœur cordiale (duo d’initiales) de « BB » lui confère toutefois sa beauté, sa sensibilité, son sourire, son désir, s’y mure et s’y mire. Au-delà d’une filmographie entre deux pays à redécouvrir, d’une vie faussement privée aux déboires conjugaux et financiers à découvert, demeure en définitive le parcours populaire, presque éphémère, d’un talent d’antan, capable pourtant d’émouvoir ou d’amuser au présent. Ni « angélique » (majuscule possible) ni diabolique (tendance Clouzot), la fille (et petite-fille) de pharmacien sut mine de rien disons soigner la tristesse existentielle des spectateurs de jadis et peut-être d’aujourd’hui.

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