La Parenthèse désenchantée

 Exils # 228 (16/09/2026)

Du rêve américain au rêve adultérin, il suffit d’un film dans le film, d’un tournage, d’un outrage, d’un rendez-vous relou. Ouvert sur un vumètre, terminé sur un tarmac, Un homme qui me plaît dialogue donc avec Model Shop (le couple sur la route et en déroute visite en vitesse un gun shop), annonce le glamour morose d’In the Mood for Love. Même si ici l’on consomme, les lits on compte et collectionne (on y téléphone aux proches, on y prend un petit-déjeuner jugé léger, on s’y observe en silence), rien ne naîtra du passage à l’acte patraque, sinon le mensonge supplémentaire d’un « tricheur » et d’un « lâche » sincère, le Concerto pour la fin d’un amour du fidèle (lui) Francis, déployé en coda sur la face de Françoise, Pénélope d’aéroport privée d’Ulysse à Nice. Dans Valley of Love, Depardieu & Huppert, père et mère, voulaient revoir leur fils, exil d’épiphanie ; Belmondo & Girardot souhaitent semer leurs propres fantômes, se réinventer rapido dans d’autres villes, en rime au déjà méta Quinze jours ailleurs. Au bout du fil, en pleine nuit, Henri simule un incendie, barman Frenchy en prime, pourtant point de passion ni d’émancipation, la romance made in USA entre les deux Français (foreigner interroge le policier sorti de Psychose) ressemble à des cendres froides, malgré le soleil de Monument Valley sur une poitrine pudique et dénudée (Godard dut détester le découpage). Comme si la mélancolie de l’actrice (au carré) contaminait le compositeur hédoniste, la facticité du spectacle local (attractions à la con à Las Vegas, western Mondwest, gospel en direct et en dents à La Nouvelle-Orléans) reflétait en effet la « fin d’une histoire jamais commencée ». Pour un Européen, l’espace étasunien possède une amplitude sidérante, inquiétante, sublime, sinistre, cf. Twentynine Palms, qui écrase les personnages, explose l’eau de rose (façon Zabriskie Point), tandis que le lac (Powell) « lunaire » et désert survolé s’avère celui de… La Planète de singes.

69 année érotique ? Plutôt dépressive, suivant ces amants attachants : ils « s’aiment bien », ne s’aiment pas, anti-héros d’une comédie dramatique plus cruelle que magnanime, accueil réfrigérant du mari Bozzuffi, « je ne t’aime plus » motorisé presque autant violent que les insultes de Yanne (à nouveau au volant) à Jobert (Nous ne vieillirons pas ensemble, itou méta). Le baiser de ciné, d’inceste (dis)simulé, cristallise le statut des énamourés éphémères, en terre étrangère, frère et sœur tendres et farceurs, tristes et vides, longtemps avant Love Streams. La leçon en action sur un certain cinéma, « commercial », sentimental, mélomane, au travail (séquences éclairantes du visionnage minutage à la Moviola, de l’attaque mentale d’Indiens sereins, grosse bagnole à la Lola, Mercury de Claude, Cadillac de Jacques), mêle de manière maîtrisée les niveaux de réalité, la douceur et la dureté. Belmondo imite Simon, fricote avec Fawcett, se retarde à la douane à cause d’un Colt, grand enfant que (re)conduit (acte symbolique) et materne son épouse « romaine », souriante et lucide. Girardot, ni star ni « bourgeoise », manque de conversation en avion, lestée d’un poids (séparation du cinéaste) qui se voit, se filme, traverse la frontière des territoires et du script. Sur son visage (« Ce matin le maquilleur va avoir du travail » dit-elle au miroir) se lisent in extremis le désir, l’ironie, la solitude aussi. Car Henri, emplumé ou point, n’apparaît pas, le film de Lelouch se finit là, monté cut (à moitié par un collaborateur de Lean & Neame) sur le thème de Lai. Familial (Uytterhoeven & Pinoteau au scénario, Collomb à la photo), cinéphile (caméos de Basehart & Renant), cet échec économique sa redécouverte mérite, plaidoyer pro domo (émotions des violons) pas si pâlot.                           

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