Muet comme ta tombe
Exils # 241 (13/10/2026)
Le dernier film de Forbes commence et se termine au sein d’un cimetière. D’abord un homme se rend devant la tombe de son épouse et de sa fille, menacé à distance par une arme d’habitacle. Enfin il traverse l’herbe verte au côté d’une survivante à « excuser », qui s’effondre soudain, mortellement touchée. « Bande de salauds » (bastards en VO) s’écrie le psy, figé en image arrêtée. Il ne s’adresse pas au tandem Globus & Golan, quoique, car cette production Cannon constitua pour le réalisateur une constante horreur, un « cauchemar » à filer le cafard. Mal-aimé, carrément à contre-temps, du ciné, de l’esprit du temps, La Machination (1984) ravive vite la SF dépressive des Femmes de Stepford (1975), opus plus connu et reconnu de l’intéressant intéressé. Ici aussi il s’agit de faire taire une compagne, mais différemment, en éliminant celui auquel elle se confie. Ceci rappelle un peu Pulsions (1980), l’élégance de Moore à la place de celle de Caine, d’un compatriote l’autre. Pourtant ce Bryan-ci ne se soucie de psychiatrie et de psychologie, suit le script du spécialiste Sheldon, illustre donc l’omerta de la mafia. Le maudit mari au costard de croque-mort se moque des fadaises freudiennes, formule in extremis une philosophie autrefois mise en pratique par l’oncle maboule de L’Ombre d’un doute (1943). En disciple de Sanders, acteur cynique et suicidé, il dirige une société de traitement des déchets, considère le monde comme un cloaque, une porcherie, option Pasolini, n’éprouve que mépris pour les « ordures humaines » d’une humanité réduite à de la merde, dont se débarrasser de manière express et sans sac poubelle, le policier ripou s’en apercevra trop tard. Auparavant, l’expert de la psyché, de sa douleur prisonnier, à peine capable d’écouter les états d’âme de ses patients friqués, « cinquante dollars la passe », affronte un flic rancunier, qui parle de « pédale » et de « Noire », victimes introductives, paraît vouloir sa peau plutôt que le protéger.
Si l’assassinat au couteau d’un homme en imperméable jaune à proximité de parapluies évoque Hitchcock (Correspondant 17, 1940), The Naked Face se dispense de suspense, adopte un rythme cacochyme, risque de faire mourir d’ennui le cinéphile d’aujourd’hui, la faute à des dialogues confessions ou insultes ponctuant le lent tumulte. Scandé par un estimable thème musical, l’ensemble cependant ne manque de cohérence, s’inscrit dans le sillage paranoïaque de la décennie précédente, sur et hors écran. Manipulé, traqué, incapable de comprendre le complot, le psychanalyste connaît une sorte d’épiphanie forcément linguistique, en discutant avec un gardien carcéral éclairant : le patronyme du coupable désigne en vérité le cerveau d’une organisation, identifie un patron au-delà d’un nom. Ce petit exercice lacanien accompli, l’ersatz de Socrate, à la maïeutique lucrative, se fait kidnapper par l’époux relou, écho à l’anti-héros de La Mort aux trousses (1959). Film funèbre au soleil d’hiver, La Machination se révèle un requiem mettant à nu les visages, cf. le titre d’origine, les outrages, les langages, en souligne le risque, les conséquences irréversibles, l’ironie tragique. À notre époque de parole supposée libérée, d’expressionnisme impudique, de logorrhée généralisée, il (re)donne à entendre le silence de l’absence, cartographie Chicago en tombeau, sale et malade, sanglant et déprimant, la nécropole de boucle bouclée en symbole assumé, « cité des gens merveilleux » la qualifiait le sarcastique Thompson, à laquelle chacun retourne toujours en somme, pour le grand sommeil éternel, démuni de maux et de mots. Parmi ses pairs impeccables, Anne Archer apporte sa beauté, sa sensibilité, la grâce aristocratique d’une actrice presque rarissime ; non sauvée, la voilà saluée.

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