L’important c’est cramer

  Exils # 247 (22/10/2026)

 

Rococo, Albicocco ? Abonné au « brouillard romantique », fana du « flou artistique », comme les tourne en (auto)dérision Madeleine Robinson ? Cette réputation à la gomme provient de son Grand Meaulnes (1967), toutefois Le Cœur fou (1970) ne donne à découvrir de la guimauve décorative, même si l’on y retrouve une forêt, une « doublure » de Marie Laforêt. Davantage qu’évoquer L’Enfance d’Ivan (1962) ou Le Nouveau Monde (2006), le film fissa sombré dans l’oubli anticipe L’important c’est d’aimer (1975) ou Mes nuits sont plus belles que vos jours (1989). On pourrait repenser au Cabinet du docteur Caligari (1920), déjà mise en images de la folie, la diégèse demeure franco-française, hédonisme écologique (Le Déjeuner sur l’herbe, 1959) et gendarmes façon de Funès en prime. Au creux d’une clinique psychiatrique, prototype des maisons à l’unisson de La Note bleue (1991) et Cosmos (2015), vient se reposer une ancienne star de ciné, larguée par un amant jeune et turbulent, qui l’agresse et l’insulte, médiatique tumulte, paparazzi planqués à proximité, 300 billets offerts aux infirmiers. Parmi ceux-ci Serge surgit, séparé de la précitée, photographe au bout du rouleau (de pellicule), en fin de carrière, enclin à casser la gueule d’un confrère. Il paraît trop tard pour se parler, le couple en déroute, nostalgie contre acrimonie, rappelle recta celui du Chat (1971), il semble encore possible de croire à la possibilité d’une idylle et d’une île, n’objecte Houellebecq. La virée improvisée, balade pas si sauvage, du tandem amène, aux délits et délires anecdotiques et drolatiques, gâteaux à gogo au milieu de marmots, nappe renversée au restaurant policé, chouette Alouette chantée au pharmacien ficelé, devient durant le dernier acte une robinsonnade active et contemplative, avant que le dilemme existentiel ne se termine en suicide, détonation sur l’horizon, rire de jeune femme plus jeune fille sur la rive.

Chez Eastwood, l’écart d’âge ne provoque pareil dommage (Breezy, 1973) ; chez Jean-Gaby, lui-même décédé dans la déchéance et l’oubli (bis) au Brésil, la fuite atypique se solde sur du silence, l’absence de deuxième chance, le principe de plaisir, de partir, vite rattrapé par le principe de réalité, à main armée. Modèle de maniaco-dépressive, bipolaire de diagnostic d’aujourd’hui, Clo alterne colère et tendresse, saute d’un désir et d’une idée à l’autre, ne va nulle part sans sa baignoire. Moins obsédée du cul et cannibale que sa consœur de Chamanka (1996), la pauvre petite fille riche n’en fait qu’à sa tête, perdit la sienne peut-être, ou feint d’être folle en mode Hamlet, puisque ce monde si peu joyeux et généreux. L’important pour elle ? Brûler le réel, se brûler les ailes, enfumer son petit frère autrefois et l’établissement arboré à présent, carboniser la bicoque en bois de Georges, ami et avocat (voire banquier) du journaliste à « mensonges », venu avec la seconde divorcée, mère au carré. Le passé incendié demeure l’immanent, l’égoïsme régressif d’un amour jaloux et en effet, au propre et au figuré, incandescent, que la caméra ultra mobile (on ne compte les innombrables travellings) du cinéaste saisit à chaque instant et plan, souvent au grand angle, perspectives subjectives, chaque visage et paysage éclairé par le papa à la Bava (scènes à l’asile) ou selon une sensualité d’insularité, musiqué par l’ambient anxiogène de Bourtayre. Moins féminin et radical que Mais ne nous délivrez pas du mal (1971), muni de mélancolie, adapté et dialogué par des collaborateurs d’Enrico & Blier, conte de fées (de fée fêlée) défait, défense et illustration des puissances expressives de l’objectif (à courte focale), Le Cœur fou fout le feu à une certaine France des années 60, éloignée de la nôtre enflammée différemment.

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