Gags of New York
Exils # 244 (19/10/2026)
L’autobiographie intitulée en français Soit dit en passant et en anglais A propos of Nothing, mignon oxymoron, gros ouvrage aussi amusant et rythmé que le mince métrage, dépeint en détails la genèse de Prends l’oseille et tire-toi (1969), revient sur le désir de tourner à San Quentin[1], l’idée d’utiliser du jazz pour certains passages, la nécessité d’un nouveau montage, Rosenblum en renfort. L’humoriste scénariste déjà connu sur scène, pas encore reconnu à l’écran, réalise à San Francisco un rêve d’enfant, c’est-à-dire devenir, pour rire, un criminel inactuel. Le petit Woody se décrit en effet en lecteur éclairé, incollable, de Gangs of New York, unique livre de la famille, longtemps après adapté par Scorsese. Dépité de ses participations à Quoi de neuf, Pussycat ? (1965) et Casino Royale (1967), le trentenaire peu patibulaire ne dispose pas de beaucoup d’argent, dépense celui de récents producteurs indépendants[2], ne perd son temps ni le nôtre, obtient un modeste succès bien mérité. Co-écrit avec un ami nommé Mickey Rose, ce vrai-faux portrait d’un braqueur de banque très amateur fait voir la vie de la même façon, au moins pendant la projection – ou le visionnage un soir d’hexagonal et second saccage. Le malhabile Virgil se fait du cinéma, en sourdine et au cours de l’intrigue : le voici en Paul Newman du pauvre, binoclard de billard ; le voilà en simulacre d’acteur, dirigé par un ersatz de Fritz Lang. On pense ainsi à L’Arnaqueur (1961) et Un après-midi de chien (1975), voire à Vertigo (1958), puisque le premier repas des épris pris chez Ernie, eh oui, remarquez les remarquables murs écarlates. Opus d’époque et plus que parfois filmé à l’épaule, Take the Money and Run anticipe le dispositif immersif – et participatif, violez la victime, je vous en prie – de C’est arrivé près de chez vous (1992), encore comédie certes noircie, davantage macabre.
La satire du sensationnalisme et du voyeurisme télévisés n’intéresse Allen, la mise en abyme démontre l’omniscience du narrateur[3] de ses méfaits, in extremis de dos cadré, dans l’ombre du anti-héros interviewé. La caméra n’accompagne le malfaiteur farceur, croque un quotidien pas malsain, scène sexuelle souriante et tendre. On l’aperçoit une fois avant le hold-up, elle enregistre les témoignages du plus ou moins proche entourage, par exemple parents déguisés en émules de Groucho Marx. Comme Le Cimetière de la morale (1975), le métrage commence par des photos d’enfance, noir et blanc d’antan, vire vite vers la chronique comique que scande le gag récurrent des lunettes cassées. Film quasiment muet, dont la drôlerie repose sur les situations plutôt que les déclarations, en dépit d’un entretien d’embauche dérivé en jeu télévisé, l’item ne possède le masochisme physique du slapstick, déploie la liberté d’une décennie et d’une industrie en train de se transformer, se renouveler, douter, se désillusionner, Friedkin en fan pas tant surprenant du parfait opposé, les contraires s’attirent, surtout au creux d’un contexte complexe. Près de soixante années après, ce divertissement bon enfant conserve un charme désarmant, un romantisme à ravir Lelouch, travelling sur la plage, circulaire et en l’air, en prime, même si les antiracistes et les féministes d’aujourd’hui ne se réjouiront des gamins noirs agresseurs, de Louise et de sa point rédemptrice « douceur » (mimi Margolin[4]). Bien que tout (se dé)tourne autour de lui, Allen assemble une mosaïque sympathique, où chacun – Nixon inclus – et chacune[5] – mention spéciale à Jacquelyn Hyde, sosie de Rebecca Bardoux, maître-chanteuse et cuisinière éclair[6] – participent de la petite réussite jamais cynique, toujours authentique, munie de l’idoine musique, car dynamique et mélancolique, de Marvin Hamlisch (Nos plus belles années, 1973).
[1] La blanchisserie de Woody diffère de celle de Lancaster (Le Prisonnier Alcatraz, 1962)
[2] Au côté du tandem Joffe & Rollins, de l’artiste les longs complices
[3] Jackson Beck racontait à la radio Superman & Batman, or Allen bédéphile
[4] Actrice sensible, immortalisée par le recommandable Meurtres en cascade (1979)
[5] Caméo rigolo de Louise Lasser, alors Madame Allen, en Kay Lewis surprise
[6] La voix off affirme : « le bonheur de sa femme et de son fils dépend d’une déséquilibrée », en VO moins mélo : « his life and family hang on the whim of an unstable woman », toute ressemblance avec Mia Farrow prophétique ou fortuite, suivant la perspective à charge ou décharge

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