Chasseur noir, cœur blanc

Exils # 236 (05/10/2026)

Le Mystère de la bête humaine (1974) commence par une chasse à l’homme. Plus de jungle façon Zaroff (The Most Dangerous Game, 1932), une forêt à la Rambo (1982), truffée de caméras et de micros. La musique du générique – paysage rural survolé en hélico illico mis KO – pourrait accompagner le filon de la blaxploitation. Voici d’ailleurs Calvin Lockhart, plus méconnu ici que Richard Roundtree (Shaft, 1971). Au bout de sa course, à bout de souffle, la proie débouche devant une villa et une tablée pas farouche. On tire à blanc sur l’homme noir : il ne s’agissait d’une reconstitution de la traque raciste de Naissance d’une nation (Griffith, 1915), mais d’un exercice en situation. Devant un mur d’écrans à la Mabuse & Montana, le directeur du Cirque des horreurs (1960) – Diffring sous peu la première victime – supervise l’opération, assiste au débrief au côté de l’hôte ressuscité. Agatha Christie croise Loft Story, car il s’agit d’identifier le meurtrier (la meurtrière), chaque invité surveillé, respect de son intimité, point d’objectif malsain dans la salle de bains, braqué sur ses ébats (« je ne suis pas un voyeur » résume le « millionnaire » de couleur). En totalité, huit possibilités, affiche mosaïque, arithmétique du whodunit, décompte sinistre et ludique d’une mécanique dévoilée dès l’orée. Le spectateur doit remplacer Poirot, trouver la réponse rapido, découvrir (démasquer)… le loup-garou relou. Faussement interactif, le métrage d’otages esquisse ses silhouettes suspectes, fissa les sacrifie, commet en sus des homicides un « canicide » à réjouir le yuppie d’Ellis (American Psycho). Tandis que le reste du casting effectue de la figuration dite intelligente, (in)consistante, divertissante (repas sans appétit, serviteur noir mutique), Cushing incarne un spécialiste de la lycanthropie.

Dirigé par un Britannique productif à la TV, peu au ciné, co-produit par Amicus, concurrente avec moins d’argent de la Hammer, qui pratiqua le « film à sketches » à tour de bras – par exemple Le Train des épouvantes (1965), dont un segment s’occupe déjà de bête (in)humaine, ou La Maison qui tue (1971) –, traduction infidèle d’une nouvelle d’un auteur de SF éditée vingt-quatre ans avant, elle aussi porteuse d’une explication « scientifique », anatomique, ce premier essai permet de revoir Marlene Clark (Ganja & Hess, 1973), en épouse impatiente et victime collatérale. Si le prologue étonne, si la suite ronronne, au lieu de déployer une parabole raciale et radicale, inversant celle de La Nuit des morts-vivants (1968), si tout ceci frise à plusieurs reprises l’inoffensif, la créature en question plus proche du clébard dans le brouillard du Chien des Baskerville (1959) que de la transformation paroxystique, presque pornographique, du master Rick Baker pour Le Loup-garou de Londres (1981), l’item mérite quelques lignes, laisse transparaître l’ouvrage supérieur qu’il pouvait être. Comme l’indique le titre d’origine impératif, The Beast Must Die carbure donc à l’obsession, à l’énergie noire (sans mauvais jeu de mots) d’un homme que ne définit pas sa couleur de peau mais un obscur capital et une compulsion fatale. Exit le sadisme du comte mentionné supra, Tom – démuni de case et d’oncle – se fiche de fricoter façon Shaft, défendre ses « frères » avec la rudesse des Black Panthers, cristalliser une « communauté », satisfaire de manière fantasmatique un ressentiment réellement massacrant. En écho à Duane Jones chez Romero, acteur intrépide davantage qu’étendard politique, Lockart vise l’universel, l’existentiel, chasseur chassé de perspective dépressive et non marxiste, anti-héros en somme à la Houston, en rime à la mise en abyme du biopic (Chasseur blanc, cœur noir, 1990) et in extremis, hors-champ, suicidé mélancolique, cohérent.   

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