Shawn of the Dread
Exils # 214 (30/06/2026)
« Body first, brain later » affirme au toubib sa petite amie au lit. Mais Sometime Sweet Susan (1975), au-delà d’une allitération de bon aloi, à l’unisson de celle de Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, ne manque d’intelligence, ne prend le public pornographique pour un imbécile, moins encore un porc. Commencé, terminé entre les murs immaculés d’une clinique psychiatrique, le mélodrame médical ne se limite à un cas d’école, à la « libération de (par) la parole ». Il s’agit d’un exercice de style lucide, où le fameux « retour du refoulé » recouvre in extremis le monde de son ombre, réduit le doc et le boss à des fantômes en voix off, mise en abyme en sourdine du spectateur very voyeur, coda cadenas de prostration dépressive et mutique de la victime. Comme un contre-coup du féminisme, on violait assez durant les seventies, en tout cas au ciné, je renvoie vers mon thématique essai. L’œuvre renverse la chronologie d’Un justicier dans la ville (et Irréversible), s’arrête lorsqu’il démarre. Ici aussi le tandem d’agresseurs s’en tire, pas leur proie, l’action se délocalise de la « jungle urbaine[1] » à une campagne sereine. La version en VO disponible en ligne, ses soixante-quinze minutes d’érotique et psychologique tumulte, (re)présente une absente : pas de « money shot » liquide pour la « one shot » actrice, l’amoureuse moqueuse, l’infirmière saphique, déniaisée par Sandra, la « mauvaise fille » du bon film, puisque l’anti-héroïne souffre a priori de schizophrénie. Plus bandante que Bates, plus émouvante dans sa détresse, la patiente au second prénom viscontien s’avère en vérité une prostituée, le souvenir du calvaire anticipe l’ellipse du supplice de (Theresa) Russell & (Ken) Russell (La Putain), la « travailleuse du sexe » subit une nuit une tournante en van, s’en fait jeter tel un déchet, le cinéaste des excès employant la puissance de la litote, du less is more.
La « douce » Susan de l’intitulé se transforme in fine en Sandra traumatisée, la personnalité ponctuelle, provisoire, ne parvient à dépasser le désespoir, la fuite de l’esprit, bientôt spécialité de Lynch, ne suffit à retrouver l’équilibre et la réalité. Le sentimentalisme assumé de l’ensemble, parsemé de chansons en situation, au risque de l’effet clip, composées, interprétées par un probable admirateur de Richard Carpenter, son souci du récit, esthétique et thérapeutique, son attention aux personnages, aux visages, son humour de tous les jours, de couples personnels et professionnels, difficultés administratives en prime, le caractère onirique de la direction de la photographie et de l’usage du ralenti – tout ceci participe d’un entreprise du déni, d’une création à l’écart de la sidération, causée par la dissociation. Du fantasme liminaire, « transfert » solaire, corrida bucolique, à la révélation de la violence réelle, sexuelle, l’opus s’apparente à un voyage mental jusqu’au cœur de la douleur, d’une maléfique – demons dit-elle – nuit, à laquelle ni Susan ni Sandy ne survivent, enveloppe vide de chaos Caligari. Prise entre (et par) l’altruiste Reems et le dégueulasse Gillis, la débutante (et finissante) Shawn Harris relève le défi, remporte le pari, explique en quoi ce qui précède différencie le titre atypique, aussi explicite que Le Dernier Tango à Paris, réplique la syndiquée selon la bande-annonce questions-réponses, d’une production hélas souvent dispensable et puérile, au passage à l’image du cinéma dit mainstream. Donaldson écrit, dirige et monte ce portrait de femme dotée d’un corps et d’une âme, privée de pureté, munie d’humanité. Le kaléidoscope du climax affiche l’influence de Roeg, permet de pénétrer au creux du désordre émotionnel et temporel de la psyché, justifie le film, autorise à le relire près du pire, mélancolie du paradis.
[1] Parmi l’homonyme de Taxi Driver, Bickle & Betsy vont voir in situ un double programme adulte, Susan inclus…

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