Quelque chose de Carroll
Exils # 212 (24/06/2026)
« Un film pour enfants – peut-être » déclare en introduction la blondinette et le titre d’origine affirme « Quelque chose d’Alice ». Švankmajer revisite l’imagerie un peu vite classée surréaliste de l’increvable Carroll, se fiche de Disney, oublions le Burton, adaptation pénible, coda capitaliste. S’il fallait trouver un équivalent au métrage entre hommage et outrage, on penserait plutôt à L’Homme qui rétrécit : ici aussi la taille de l’héroïne déraille et dérive, sacré kolatch, une sourde menace bien bruitée, non musiquée, accompagne le parcours grotesque, cauchemardesque, auquel on accède à l’aide d’une table à écrire, à dessiner, au tiroir autant profond que le vide puis disparu horizon. A contrario des parents inquiétants de Coraline, la famille d’Alice n’existe, lectrice au cou coupé du prologue morose, s’y substitue un bestiaire en huis clos, animé comme il faut, avec une virtuosité à la fois familière et remplie d’étrangeté. La taxidermie de Psychose croise les crânes de Massacre à la tronçonneuse, l’environnement rappelle davantage un abattoir au fond d’une mine, ascenseur par paliers en prime, qu’une chambre enfantine, décorée avec l’excès d’un magasin d’antiquités. Voilà sa dimension méta, car ce capharnaüm rendu vivant via un rêve d’enfant, sa parole en gros plan, renvoie vers l’atelier du réalisateur, cabinet de curiosités à succès, du côté d’Annecy récompensé. Alice in extremis deviendra la maîtresse des images, des freudiens enfantillages, placés sous le signe d’une oralité répétée à ravir les psys, reprendra l’antienne de la Reine, carte révolutionnaire portée sur la décapitation, maniera une paire de ciseaux réclamée par le lapin blanc toujours en retard d’être étêté, émasculé. Le passage à l’âge adulte traverse un inventif tumulte, pratique de différentes perspectives, multiplie les éléments en rime.
Film de chutes, portes, couloirs, Alice (1989) annonce à sa façon, drolatique et poétique, la prisonnière vénère de Ring, revenante revancharde et victime livide dont le parcours renverse le sien, puisqu’elle s’extrait de l’abîme des atrocités, retour du refoulé des écrans ciné télé japonais. Le lac de ses larmes anticipe l’humidité intime, idem féminine, de Dark Water. Nul n’attendit Bettelheim pour saisir la noirceur des contes de Grimm et compagnie, l’interprétation à contre-courant, pas à contre-sens, n’étonne personne, procède d’une sensibilité ancienne, européenne, impossible d’être reprise à l’identique par la charte de Walt, l’adresse de sa joliesse, ses chansonnettes suspectes, son optimisme et son conservatisme désormais en douce discrédité par l’idéologie dite inclusive. Rugueux plus que joyeux, moins pur que plein de sciure, attentif à faire ressentir la tactilité de sa petite et (a)grandie exploratrice, dégage, Dora, Alice demeure immersif, impressionniste, esquive le sinistre, se régale du macabre, redonne une vie moderne à des épisodes célèbres. Une grille politique du film fait de sa fameuse absurdité de nonsense anglais la métaphore (in)offensive de la société communiste, royaume pseudo prolétaire d’un arbitraire doucereux et dangereux, gaffe à la confiture pourvue de punaise, au croissant garni de clous. Le charme adulte de l’entreprise à risque irradie au-delà de cela, doit beaucoup à la grâce de la gamine endormie, l’actrice active, impeccable Kristýna Kohoutová accusée à la Kafka, menteuse monteuse à la gourmandise de mauvaise foi. Descendante de Deneuve selon Répulsion, sang virginal sur le doigt, genrée paranoïa, poupée au cube et carré, au champignon en bois et LSD, la protagoniste refuse le script, ses répliques, son moralisme, passe au milieu du linge des mamans et du tueur d’enfants de M le maudit, demande au spectateur de fermer les yeux afin de voir enfin, oxymoron onirique ensuite illustré par Kubrick et sa fillette en fuite.

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