Bon numéro

 Exils # 208 (16/06/2026)

Le cinéma, art des visages et des voix, Cassavetes & Chion ne le nieront, une histoire de ces films-ci reste à écrire, importance du sens de l’ouïe et du récit, donc du son, a contrario du raccourci d’un usinage d’images. La technologie phonique, radio ou téléphone, cristallise en faisceau femmes, confidences et surtout fantômes, sinon fantasmes, car les ondes désincarnent la parole, donnent accès à un autre monde, voire une autre montre, accessoire à la fois vital et dérisoire de The Phone Call (2013), donnent à entendre l’intime et l’invisible. Après Barbeau (Fog) et Viard (Parlez-moi de vous), voici Hawkins lectrice puis secouriste. Bonnet rose, manteau marron, la jeune femme apprend son prénom à l’interlocuteur rempli de « peur », baptisé Stanley, pseudonyme en rime au Kubrick de Shining, même item de présences puissantes, doté itou d’un happy ending davantage ironique. Abribus British ou centre de crise, il s’agit d’agir assise, immobile, de voyager via la pensée, des travellings à l’intérieur du domicile, mausolée immaculé, au creux duquel l’épouse décédée, ressuscitée, finira par rentrer, consoler le loquace esseulé, tandis que des ambulanciers débarrassent déjà le cadavre recouvert d’un body bag à la Carpenter, à proximité de maisons à donner le bourdon, résidentielles et pareilles. Dans Le Petit Prince a dit, le père de l’enfant condamnée d’un cancer oubliait sa tocante en plein air, acte manqué de temps émancipé, d’instants ensemble éprouvés. Dans The Phone Call, Heather caresse le cadran, essaie de maintenir le moment, c’est-à-dire de sauver le suicidaire endeuillé, envapé, sa moitié trépassée depuis deux ans, au sein malsain. Si ceci ne suffit, rajoutons une progéniture mort-née, depuis vingt-cinq ans envolée. Gros mélo et gros boulot en perspective pour la fille « gentille », a priori timide, a fortiori sensible, de fil (du téléphone) en aiguille (d’horloge), flanquée d’un type mal coiffé, inutile, aussi en service.

Situé au milieu d’un endroit similaire, par un semblable soir d’hiver, Le Père Noël est une ordure s’étirait durant quatre-vingt-huit minutes, alors que le virtuose exercice de style du clipeur Kirkby qui le co-scénarise – le DP éclairera Judy, trémolo au micro – étend la scène sur une vingtaine, huis clos illico, tension en progression, jusqu’à l’impasse du climax, épilogue sentimental et mélomane à rebours du drame, cependant cohérent, puisque mise en pratique du conseil décisif et de facto définitif. En dépit de treize années écoulées, le court métrage au format large, récompensé d’un Oscar, conserve une actualité certaine, entre solitude et sollicitude, suicide assisté débattu au sommet, de psychodrame franco-français. Tourné en deux jours, en plan-séquence unique de plusieurs prises, avec un Broadbent absent à l’écran, présent sur le set, ce suspense émotionnel, moins immersif et riche que le nordiste The Guilty, néanmoins plus altruiste et optimiste, permet à l’actrice de (dé)montrer la diversité d’un talent intense et condensé, telle une nouvelle ou tel un poème. En résumé, ce lyrisme de sourires et de larmes ne manque de charme, dispose d’un réel regard, d’une caméra toujours là, précise sans être invasive, maîtresse du montage sans prise d’otage, ordonnatrice de la tragédie réduite, in extremis orientée vers la vie, à deux, heureux. Le tandem excelle, aime le jazz, ne se plaint ni pour rien ne jase, se « tient la main » par procuration, le temps hors du temps d’une cruciale et amicale conversation. « Au bout du fil il y a votre voix » chantait la défunte Françoise H ; si la vie du pauvre John s’étiole, ne tient en effet qu’à un fil, celle de l’auditrice raccroche ragaillardie, cycle vampirique, renversement clément du motif horrifique, utilisé de Black Christmas à Scream, sorte de doux tour de force.    

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