Et vogue le nadir
Exils # 210 (22/06/2026)
L’arbre et la forêt, en effet : Dulac demeure la cinéaste du dispensable La Coquille et le Clergyman, scénario d’Artaud, qui vomit le film, pourtant un an avant, voici L’Invitation au voyage (1927), ni « surréaliste » ni « expérimental », catégories discutables, pas davantage hommage à Charles, au paysage mental et doux-amer de Baudelaire, l’un des poètes préférés de l’auteur du Pèse-Nerfs, malgré la citation liminaire. On pense plutôt à la contre-utopie de Youkali, car conte de couple(s) d’un cabaret en toc, comptoir barque en carton-pâte, entraîneuses joyeuses substituées aux sirènes malsaines. Si certains se soucient du prochain psychodrame de Nolan, la réalisatrice féministe se fiche d’Ulysse, concocte un huis clos muni de vrais-faux matelots, d’un orchestre peu porté sur la parité, un batteur déconneur entre une violoniste placide et une joueuse de banjo, d’une dame de mélodrame tendance Bernstein, Henry et non Leonard. L’anonyme au manteau d’hermine, en tout cas immaculé, s’ennuie à domicile, à cause d’un mari courant d’air, toujours en « rendez-vous d’affaires », tricote comme sa consœur Pénélope, court s’encanailler chez les gominés. Moyen métrage dont l’intitulé s’avère clin d’œil littéraire, toponyme de déprime, fonction de la création, L’Invitation au voyage ne carbure au carton, ne pratique l’intertitre, anticipe la « pureté » du « cinéma d’actualité », oxymoron de la théoricienne Germaine alors directrice du département dédié de Gaumont. Le fait de filmer de la musique inaudible participe de sa philosophie des images musicales, expressives sans être verbales. Disons que Dulac s’intéresse surtout à l’âme, à la mer intérieure de sa bourgeoise docile, portraiturée en pleine petite crise de bovarysme.
Le ciné, on le sait, l’écrire me fatigue, possède le mécanique mystère d’un art funéraire, foisonne de fantômes, amasse des fantasmes, pile et face de la même pièce, trip final d’odyssée (bis) spatiale à la Kubrick ou d’opium populaire et patibulaire selon le Leone d’Il était une fois en Amérique. Ici un officier de marine au crâne recouvert de vaseline, aux traits maquillés, telle la Marlene de Blonde Vénus soudain déguisée en von Stroheim, catalyse l’exercice de style, provoque le rêve éveillé, l’évasion d’insatisfaction, l’attraction d’abandon. Un médaillon de poignet rompt le charme, une image désormais désignée virale contamine la mascarade, lutte iconographique de la mère et de la fille. Fissa refroidi, le bellâtre suave se transforme en gros goujat, invite à sa table une seconde femme, vaudeville au champagne, même s’il succombe lui aussi, in extremis, à une mélancolie à la Minnelli, alternative envisagée, regret rentré. Dans L’Invitation au voyage, chaque client, Black inclus, joue un rôle pas drôle, tragi-comédie sociale de déception sentimentale, les pantins passifs, hédonistes et dépressifs, à peine capables d’esquisser un pas de danse ensemble, se font des films puis les défont en rime. Les bouquets achetés, remarquez le billet planqué parmi le décolleté, ressemblent à des fleurs de cimetière et l’homonyme bateau ne prendra jamais l’eau, a contrario de la romance romantique et thématique qui coule illico, sous l’oubli, la nuit. À côté d’un plan en plongée sur un taxi quitté, d’un split screen de serveur et d’apéritifs, d’une vue subjective penchée de l’officier enfumé, Dulac assistée de sa compagne maîtrise avec expertise la rhétorique cinématographique, mise au service démonstrative et non arty d’une moralité méta. Si sa deuxième période vire vers l’avant-gardisme, la troisième le documentaire, l’item témoigne d’un réalisme immersif, mise en scène au carré qualifiable de queer, loin de l’idem claustro mais molto homo Querelle, « female gaze » modeste et balèze.

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