À travers le mouroir

 Exils # 213 (29/06/2026)

« There is evil in this house » affirme l’anti-héroïne, mais Through the Looking Glass (Femme ou démon en France, 1976) ne revisite l’imagerie de la maison hantée, même si le mari visite un chantier, la pièce suspecte, interdite à l’adolescente, à Barbe-Bleue on repense (clé incluse), se situe au grenier, endroit à risque depuis L’Exorciste. Le titre, deux répliques, la tea party certes citent l’Alice de Lewis, toutefois ce film surtout fantastique, un peu pornographique, épouse (obsédée, possédée) davantage le sillage de The Devil in Miss Jones, déjà éclairé par l’habile « Harry Flecks » (Arriflex), jeu de mots de Damiano. Cet Enfer reflétait Sartre & Stoker : infernale altérité insensible à Spelvin, mise en abyme en rime à Renfield – ici revoici Fellini (tendance Satyricon) & Fulci (celui de L’Au-delà). De l’autre côté du miroir se déploie un boschesque et grotesque désespoir, un rut ridicule (autofellation, pénétration paternelle façon 1900) de terre aride (et d’urine). « Here is your eternity » ricane l’incube, qui sait quoi faire de Jennifer. La boucle bouclée de malédiction genrée, qu’écrit et dirige le scénariste de Survivance, jamais excitante, toujours stimulante, ne vise l’onanisme, évoque avec virtuosité, trivialité, une psyché (au carré) très tourmentée, un « complexe d’Électre » de mondaine lointaine, aux mots Garbo (« Leave me alone »), à la démarche de somnambule, aux traits aussi parfaits, à la vie aussi vide, que ceux des homologues de Stepford. Femme infantile et frigide, style Marnie, hôtesse presque parfaite, spectatrice sidérée de son inceste représenté, Catherine habite la villa sudiste de Selznick, dispose d’un chauffeur, va chez le coiffeur. Le métrage d’hommage et d’outrage commence en la démasquant, littéralement, constitue une mise à nu de ses désirs, in extremis pour le pire.

Le lavement agréable, la carotte et la banane vaginales choqueront les estomacs dits délicats, dégoûtés par la coprophagie des infernaux fascistes de Pasolini, plutôt que par leur sadisme. Cependant le crime ultime réside dans la répétition de la situation, la transmission de la damnation, une complicité « à l’insu de son plein gré », au creux d’un climat de consanguinité assumée (la sœur servante suce le frère chauffeur, la fille nubile serre le père). La Laura de Lynch retrouvait le (triste) sourire grâce à l’ange gardien serein, la Catherine de Middleton n’accède à aucune rédemption, ne peut revenir en arrière, retraverser le verre à la Carpenter. Son prince des ténèbres à elle anticipe le diable lubrique près de la piscine du Perfect de Ninn. Certain(e)s refuseront ce pacte faustien, l’estimeront moralisateur et puritain, jugeront misogyne le narcissisme humide, satirique en sourdine, clientes médisantes fissa transformées en bacchantes débandantes. L’exemple éloquent du ciné ixé d’antan[1] ne relève en vérité d’un « male gaze » obscène, d’une attraction répulsion ensuite reprochée à Pulsions, myopie féministe. Incarnée par un casting impeccable, mention spéciale à la svelte Burgess, modèle (bressonien, doublé) de magazine, au jeu aristocratique et lyrique, à la docilité plus subversive que « l’ultra violence » des (grands) enfants malfaisants d’Orange mécanique, la fable d’effroi ne se soucie de ça, réussit où échoue Benedetta, sonde l’obscurité du freudien « continent noir de la sexualité féminine », cf. l’endoscopie symbolique, objectif (et doigts démoniaques) enfoui au fond du tombeau matrice. Musiqué par des spécialistes, il s’agit d’un bad trip (cachet au coucher) onirique et horrifique, d’asservissement cynique de la « libération (des mœurs ») promise, d’images mirages (« miroir aux alouettes » d’orgasme funeste), d’un viol sodomite en mode L’Emprise (cri incroyable, quête familiale), des marxistes et traumatiques mystères de la chair.   



[1] Réponse dépressive au parodique, ludique et contemporain Alice in Wonderland: An X-Rated Musical Fantasy

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Compagnons de la nouba : Ma femme s’appelle Maurice

La Fille du Sud : Éclat(s) de Jacqueline Pagnol

Corrina, Corrina