Mémoire d’outre-tombe
Exils # 202 (28/05/2026)
Roman mineur d’auteur majeur ? L’écourtée carrière de la réellement regrettée Mo Hayder se termine donc sur Crâne d’os, traduction quelque peu trahison du moins pléonasmique Bonehead. Le lecteur va découvrir finalement cette « tête de squelette » recouverte de film alimentaire, comme si en écho à Bacon son compatriote, il fallait défigurer la prostituée droguée, apeurée, aveuglée, comme si l’évanouissement du visage obsédant permettait de s(t)imuler au présent les outrages du passé formulé, fantasmé. Sur fond de « féminicide » et de nécrophilie pseudo historiques se déroulent en montage alterné une étude de l’inquiétude, l’observation pleine de compassion de la façon dont (dys)fonctionnent les représentations, les « légendes urbaines », anciennes ou modernes, modèlent et révèlent les vérités de la communauté. La romancière revisite ainsi à sa manière Eliade & Shyamalan, spécialistes du mythe et du dessillement. L’opus posthume fournit en prime une définition de la locution, associe point de vue subjectif, c’est-à-dire récit, et perspective objective, « focalisations interne et externe », pontifient les professeur(e)s de lettres. Face à la flic Alex, la mère Maryam, (anti)héroïnes différentes, ressemblantes, outcasts des Cotswolds, classées lesbienne et indienne, réunies in extremis dans les dernières lignes, l’ultime famille, belle-fille et grand-mère autour d’une enfant à (re)naître, d’une seconde morte, d’un prénom et diminutif repris à l’identique. Crâne d’os déconstruit l’imagerie du cosy mystery, le lire à la suite de La Dague d’ivoire de Patricia Wentworth donne à identifier l’évolution de cette production. L’anecdotique whodunit à la campagne, conduit par une sagace vieille dame, cède sa place au thriller rural, doté de la morale (re)cherchez les femmes.
Entre canicides à la Ellis et SM homosexuel style A Serbian Film, tour urbaine pas si malsaine et forêt de (ra)conte (d’effroi) de fée, trauma motorisé en rime à celui de De beaux lendemains et malédiction d’occasion démystifiée, in fine confirmée, en résumé entre tendresse et cruauté, la pionnière d’Angleterre, sans peur et sans rancœur, contrairement à sa consœur, la bien nommée Karin Slaughter, rédactrice d’un « hommage » dispensable, enfilage de superlatifs, enfumage féministe, trame un (mélo)drame aux dames aimables et redoutables, qui certes manque d’épaisseur et traîne en longueur, qui ne manque ni de cœur ni de valeur. S’il s’écarte de l’héritage gothique et psychologique du Tour d’écrou, si le fait divers pathétique invalide le fantastique, le fantomatique, ce vrai-faux testament ne s’avère renversant, déshonorant, ne succombe au sensationnalisme, au moralisme. Mo Hayder n’accuse aucun de ses characters, y compris la principale coupable, observe une violence intersexuelle, des actes commis par les deux sexes. Démuni de misandrie, même si les hommes demeurent à la périphérie, jamais réduits à des idoles ou démons à la gomme, Crâne d’os ressuscite les séductions et les imperfections de La Nurse de Friedkin, autre fable effroyable et féminine d’enfance et de sacrifice. L’écriture lucide et précise de la signataire de Viscères possède ici une incontestable qualité de douceur et de douleur, que cristallise la coda douce-amère, happy ending cyclique dicté par une sentimentale « kryptonite » et noyade(s) finale(s) un brin L’Esprit de Caïn. Alex Mullins sait désormais le prix à payer pour l’amour (re)trouvé, l’étonnante maternité, tandis que les admirateurs anonymes subissent avec un adulte délice une hantise d’un autre type, celle d’un écrivain capable de traverser une dantesque forêt sans son âme mémorable y laisser, qu’elle y repose en paix, apaisée, à l’abri des photos funestes, du « dogging » dépressif.


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