Lily au lit

 Exils # 200 (20/05/2026)

D’un allaitement au(x) suivant(s)… Dans ses conversations avec French, Malle affirme : « Black Moon est l’un de mes films les moins connus. Mais j’insiste toujours pour qu’il figure dans les rétrospectives de mes œuvres. Opaque, parfois maladroit, c’est le plus personnel de mes films. Je le considère comme un étrange voyage jusqu’aux limites de ce moyen d’expression qu’est le cinéma, et peut-être jusqu’à mes propres limites. » Il souligne l’influence de l’Alice de Lewis, de l’écriture automatique des surréalistes. Tramé au domicile rural du cinéaste, sans son direct, selon l’inspiration de l’improvisation, le conte initiatique revient vers le fantastique, après l’épisode William Wilson (Histoires extraordinaires, 1968). Il anticipe La Petite (1978) et Alice ou la Dernière Fugue (1977), évoque Les Valseuses (1974), lactation d’occasion, se présente tel un rêve (carton d’introduction), rétif à la logique (cf. l’accroche du Festin nu : « Exterminez toute pensée rationnelle »), propice au symbolique. Film mental quasiment mutique et auto-analyse narrative, doté de la lumière froide et humide, chaude et intime du bergmanien et césarisé Nykvist, remarquez ces plans de la jeune fille en jupe aux jambes nues, allongée, ensommeillée, issus de Balthus, voici les (més)aventures de Lily au pays des horreurs, d’une guerre entre les sexes, massacre inaugural (les féministes frémissent du « féminicide ») et masques à gaz. Au creux de l’habitacle bientôt accidenté de sa mécanique orangée (le lexique de l’alitée en rime moins intelligible et ironique à celui de l’Alex de Burgess & Kubrick), la conductrice écrase un gros blaireau, premier exemplaire du nombreux bestiaire (formation documentaire), aigle noir dégommé par le beau Dallesandro, Barbara dut adorer.

Si les psys s’astiquent sur la moche licorne, le serpent contre la cuisse de l’héroïne impassible, votre cinéphile s’avère à demi séduit par cette reprise des Trois Âges de la femme peint par Klimt soixante-dix ans avant (Argento s’en souviendra via Suspiria, 1977). Puisqu’ici « tout est illusion », possède plusieurs significations, quitte à n’en avoir aucune (« Pouvez-vous m’expliquer ce qui se passe ici ? » rhétorique), hormis proposer une odyssée remplie de sensations, d’émotions, l’exercice de style libre et classique se risque au doute, à la déroute, peut perdre le public, connut un échec économique prévisible (Louis produit). Malle ne se masturbe, Malle s’amuse, capture un climat d’angoisse, de calme, des instants de grâce, des aperçus de l’âme. Peut-être morte dès l’orée, comme son homologue de Carnival of Souls (1962), la Lily (au cube) de Cathy (scream queen demyesque) traverse (le miroir) l’ensemble de sa présence intéressante, durant cent minutes de clair et obscur tumulte, au cours duquel pleurent les fleurs, se jettent les réveils, la guerre de Troie se discute à la radio, un tableau indien intervient. Certes, tout ceci manque de substance et de rythme, donne à réentendre du Wagner, à L’Âge d’or (1930) tribut un brin scolaire, se conclut en queue de poisson, expression en situation, arrêt sur image de nudité dénuée d’outrage. Impossible à financer aujourd’hui pour des (dé)raisons d’imagerie, d’idéologie, malaise assuré devant les seins de l’adolescente, les enfants sans vêtements, l’assaillant à l’instar du vrai-faux viol ensuite par beaucoup trouvé pas drôle d’Un, deux, trois, soleil, Black Moon (1975) déploie pourtant un charme languissant, désarmant, portrait d’une psyché (puberté) tourmentée, en écho illico à La Traque (1975), en sourdine à Visconti (frère et sœur taiseux, sinon incestueux). Ni Buñuel ni Fellini, Malle magnifie des femmes, dont Stewart sa compagne, ne perce leur mystère, évite la voie lynchienne et la fable freudienne, (dé)livre un insuccès réussi à moitié.

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