L’Ivre de livre
Exils # 194 (04/05/2026)
Bien avant Brel, Chaliapine (en)chante et déchante. Revoir Don Quichotte (1933), après une séance au siècle dernier, donne un peu l’impression de visionner une version musiquée des Visiteurs du soir, une sorte d’Othello in extremis mélodramatique. Tournée en français, cette transposition express, limitée à quatre-vingt minutes de tumulte, rappelle itou L’Opéra de quat’sous (1931). Encadrée par des pages en boucle bouclée, l’odyssée de poche, picaresque plutôt que pittoresque (panoramas austères et solaires), évoque le baroque, met en scène une mise en scène espiègle, pratique l’illusion d’abord comique puis tragique. Seuls les fous savent aimer dit la (gente) dame (gentille) munie de merci, mais la folie, tout sauf simulée, ne sert ici à dévoiler la vérité, le spectacle au carré ne carbure à la catharsis, la mise en abyme ne permet de représenter un crime. Dormir peut-être se demandait le manipulateur Hamlet ; l’Homme de la Manche se moque de la revanche, veut rêver éveillé, vivre des aventures remplies de « pureté », inspirées de ses lectures passionnées. Fi d’Ophélie, voici Dulcinée, adieu Horatio, adoubé Sancho (doué Dorville). Comme l’Emma de Flaubert, le vieillard de Cervantès subit une crise de bovarysme, quel délice, quel supplice, car le principe de réalité, Freud n’en doutait, finit par contredire, sinon détruire, le principe de plaisir. Lecteur pathologique à la figure triste, à la mélancolie intime, il ressemble un brin aux filles et aux types très sensibles de Minnelli, tandis que sa quête existentielle s’avère autant mortelle que celle de Louise en Loulou (1929). L’âgé cinglé chanteur ne croise la route ni le couteau de Jack l’Éventreur, prend la route de tout son cœur, éprouve la déroute et meurt du cœur. Pabst le fait reposer entre les bras de Panza, pietà homo en écho à l’homologue des jumeaux gynécos de Faux-semblants (1988), autre conte d’aliénation et de mystification.
Dans Vidéodrome (1983), le corps et l’esprit fusionnent, se déforment, le réel personnel et professionnel, tendance SM, fissa se transforme en programme de télé-réalité, espace mental au complotisme de suicide et cimetière de bord de mer. Dans Don Quichotte, l’excentrique relève idem de la relique, réplique explicite du père à sa fille : « chevalier errant », c’est-à-dire issu « de l’ancien temps, on en voit plus que sur les images », certes moins sauvages que celles commerciales et virales de Max (Renn). Ce dernier salut à la chevalerie n’exhibe la nostalgie du film homonyme (1978), parce que Pabst ne sacrifie à l’idéalisme gay friendly de Johnny. Le satirique digest retrouve ainsi la distance de Cervantès, conservée par la postérité, a contrario du cas Poe, humour noirissime d’ermites maladifs, asphyxiés, aux angoisses (incom)prises au premier degré. Pabst abandonne le barnum à Gilliam, ne remplace Féodor par Rochefort, atteint la fin du tournage, de l’ouvrage. Le pragmatisme ne l’empêche de compatir aux tourments de l’inoffensif dément, filmer des moulins à vent à demi allemands, prophétiser sa propre destinée, sa croyance à contrôler l’imagerie nazie, cf. le documenté Jeux de lumière. Ni Fritz ni Leni, loti de Lotte & Morand, Athanasiou & Balin, le cinéaste termine la fable affable, joyeuse et douloureuse, par un plan-séquence d’évidence, d’éloquence, autodafé connoté moins cocasse que celui de L’As des as (1982), bouquin en train de cramer, se recomposer, « fantôme » inversé, salamandre d’éternité. Si « la politique est l’art des compromis », « l’injustice et les mensonges du monde » survivent loin de « l’île tranquille ». Emmerdeur de moutons, libérateur lapidé de bagnards hilares, rescapé encagé, le chaste chevalier échappe aux autorités, s’écarte ruiné du cordial curé, ressuscite en signes symboliques non cyniques.

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