My name is Luka
Exils # 199 (19/05/2026)
Après le speech de petit épicier du directeur du ciné (séance gratuite unique pour « raisons économiques », vive l’UE, « désolé » de n’avoir prévu en amont l’intervention avec l’interprète), le QCM de propagande européenne (« démocratie » de marquis), tu assistes en salle bondée (délocalisation de la programmation, passage de 300 à 120 sièges, dégagez recalés) à la projo adaptée (sous-titrage coloré) d’un premier film au titre programmatique. Succès multiprimé, Sorda (2025) « essentialise » façon LFI, aborde le thème de « l’identité » doté d’une finesse éléphantesque. Si le spectateur ne comprend, n’entend, ce que signifie être démuni de l’ouïe, la cinéaste scénariste et sœur de l’actrice manie la mise en scène « immersive », marotte de modernité dématérialisée, je ne reviens point sur le risible The Revenant. Donc plus de son, du bruit assourdi, réalité ouatée ou péniblement appareillée, que la description sur l’écran qualifie, Seigneur, de « monde intérieur ». Hélas il ne s’agit que d’un simulacre, effet spécial partial, truc de farces et attrapes, puisque l’absence d’audition ne peut être contenue, vécue, selon pareille approximation, comme la mort demeure un mirage à demi obsédant du vivant. La représentation n’équivaut à l’expérimentation, fi de la mauvaise foi ou stupidité intéressée de toutes les censures filmées, confusion entre mimesis et praxis davantage idéologique que psychiatrique. Oubliez La Famille Bélier, pas de ça dans ce cinéma, classé art et essai, le dirlo droit dans ses bottes auteuristes, admirateur du lamentable Emilia Pérez, préfère citer l’insipide Sur mes lèvres. Écartez Miracle en Alabama, L’Ange de la vengeance, Take Shelter, Pas un bruit + Sans un bruit : Sorda rappelle A Scene at the Sea, se situe dès le début sous le sceau de l’eau, élément féminin de manière symbolique et cinématographique, cf. le récurrent motif de la piscine humide des mélodrames à dames, revoilà La Féline & Suspiria, ici repris, décliné, « vocalisé ».
La guère angélique Ángela perd les eaux, nage dans l’eau, songe qui sait à s’y suicider, Woolf approuve. Sourde ou pas, because liquide amniotique, Ona prononce eau premier mot, le nom du compagnon à quatre pattes, Luka, ressemble à l’espagnol agua. Elles se réconcilient ainsi, in extremis communiquent, utilisent la langue des signes, la petite imite le geste maternel. Psychodrame appliqué, ensoleillé, dépression post-partum tramée en plans larges et caméra portée, Sorda ne révolutionne le regard et l’oreille, participe de ce pseudo-réalisme au ras de la rétine, l’objectif anonyme enregistre des moments de vie dite quotidienne, des préoccupations assez sexuées (accoucher, allaiter), tisse une mosaïque impressionniste et didactique, au féminisme en sourdine (aisselles pileuses, papounet trop « parfait »). Tous ces tropismes essorés, version locale et médicale de Scènes de la vie conjugale, se ressentent en outre d’une durée rallongée de court métrage étiré. L’ouvrage parvient cependant, brièvement, à esquisser un portrait de femme isolée, y compris entourée, au-delà de sa rassurante et psychologisante surdité. Ersatz d’Ève exclue du paradis troglodyte, potière un peu Ghost, porteuse d’un handicap mais jamais handicapée, juste au départ incapable de s’adapter, sa juste place (re)trouver, ni « victime » vindicative ni mère dite démissionnaire (cathartique dispute aux caractères majuscules, contraire du couple complice mère et fils), le personnage opaque (s’in)dispose de doutes irréductibles à ses esgourdes, nuit intime qui assombrit l’harmonie abîmée, à r(é)e(n)chanter. Mystère insulaire et existentiel d’œuvrette proprette et consensuelle, miroir sonorisé ou non de familière aliénation, ironique accord des sourds (re)groupés, de notre « vitaliste » société.

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