Vingt-quatre heures de la vie d’un homme
Exils # 195 (05/05/2026)
Model Shop (1969) ou la perte : le protagoniste perd donc deux dames, sa voiture vintage, sa vie civile ; le cinéaste perd une équipe, l’ensemble se ressent de la disparition de Coutard, Rabier & Cloquet à la direction de la photographie, d’Evein aux décors, de Legrand à la musique. Le rêve américain du Français ne relève du « cauchemar climatisé » mais de l’échec diégétique et esthétique, Demy délivre un road movie immobile, qui patine, vide d’élan, sans carburant. Et cependant voici exactement où se situe sa réussite, dans sa capacité à portraiturer un dilettante en définitive plus proche d’Antonioni, autre architecte, que de Fitzgerald et ses « magnifiques » anti-héros au bout du rouleau. Démissionné de son plein gré, concevoir des « tuyaux de gaz » le gave, sous peu appelé sous les drapeaux, mauvaise nouvelle de San Francisco, George végète, fume des cigarettes, met la main sur un mannequin, « modèle » non bressonien, fonctionnaire Frenchy de la photo supposée sexy, désireuse de rapido rentrer au pays. Leur « brève romance » ne s’apparente à une seconde chance, aucune désertion à l’horizon, plutôt un départ précipité, une dernière réplique au bout du fil répétée : « J’essaierai ». Model Shop vaut d’abord pour le jeu taiseux de Lockwood, astronaute déjà silencieux et liquidé de Kubrick (2001, l’Odyssée de l’espace, 1968), une maîtrise du body language à ravir Kylie. Dos voûté, bras pliés, paluches dans les poches (pas de poings en colère comme chez Bellochio), « ongles rongés », frange (dé)coiffée, l’acteur à la valeur sous-estimée incarne avec une sourde virtuosité un homme sans qualités, Musil opine, un type pusillanime, un parasite sympathique, en train de taper ses potes travailleurs, concessionnaire, journalistes, chanteurs. Sa famille ne lui manque pas, surtout le frère « gros et gras », OK en Corée, le père autoritaire, nostalgique de l’US Army, sa mère soumise, banquière d’hier.
Guère « idiote », candide et lucide, Gloria le quitte, lui laisse sa propre piaule en plastique près d’un derrick, l’apprentie actrice de « savon révolutionnaire » séduit Gerry, caméo illico du disons vampirique Holland. Si Stewart suivait Novak (Sueurs froides, 1958), Lockwood stalke Anouk, MILF divorcée en robe immaculée, passe la nuit en sa compagnie, lui file du fric prêté pour acheter un aérien billet, vraie-fausse prostituée trop blessée pour à nouveau pouvoir aimer (sa copine et coloc bosse le soir selon un « spectacle topless »). Au final, elle ne lui répond au téléphone, étrangère éphémère, Cécile inaccessible, telles les velléités de l’ex-employé, bientôt GI au Vietnam, rime de déprime au funeste « Frankie ». Model Shop relie et relit Lola (1961), La Baie des Anges (1963) et Les Parapluies de Cherbourg (1964), évite la symbolique (idem munie de musique anecdotique) de Blow-Up (1966), itou item de photographe blême, sociologie superficielle, pardon du pléonasme, annonce en sus la topographie réaliste façon Ferreri (Conte de la folie ordinaire, 1981). Qu’on l’aime ou la déteste, Los Angeles, cité d’anges à demi, à crédit, apparaît au ras de la route, cf. le début à la grue, quadrillage de commerces presque de province, où immortaliser un glamour démodé, dévalué, lisse et joli, pas même perverti (viseur du Voyeur, rideau de perles pareil). Le couloir de la « cage à poules » ne prophétise Lynch, n’aboutit au plateau porno de Body Double (1984), pourtant le conducteur (déclaration et débâcle, cohérence d’habitacle) traverse le Styx, croise des vivants, rencontre un être humain, décide de se ressaisir, de se « construire » un destin. Délestée de sa beauté, hormis celle de la bien nommée Aimée, la mélancolie de Demy se donne à voir à nu, à sec, à moitié désespérée, made in USA, modeste suspense existentiel, en écho à Cléo de 5 à 7 (1962).

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