Dernière neige
Exils # 173 (26/02/2026)
Petite pépite en partie polonaise, Chopin opine, on applaudit un pastiche de la scie des Choristes (Barratier, 2004), un faisceau de français, preuve du passé partagé, de la valeur sociale de la langue hexagonale, Le Masseur[1] (Szumowska & Englert, 2020) évoque Edward aux mains d’argent (Burton, 1990), ne ramène à Théorème (Pasolini, 1968), car l’étrange étranger, s’il révèle aussi à eux-mêmes les résidents et surtout les résidentes d’une banlieue bourgeoise sécurisée, au gardien imbibé, aux habitations dupliquées, chérie sa chasteté[2], ne s’en délivre in extremis qu’en compagnie d’une jeune mère complice[3], veuve point joyeuse et amante généreuse, scène sexuelle éclairée de manière mordorée, en rime à La Double Vie de Véronique (1991) du compatriote Kieślowski. Une seconde influence cinéphile irrigue l’intrigue simple et répétitive, au risque du tressage de saynètes au sous-texte psychanalytique, reliée au premier fil précité, celle du Miroir (1975) de Tarkovski, évocation idem maternelle, dont un plan campagnard iconique se voit repris quasi à l’identique, photo d’immeuble animée puis pénétrée, souvenirs radieux et irradiés, au propre et au figuré, complexe d’Œdipe carabiné, celui de Génia l’Ukrainien supérieur à celui d’Andreï le Russe[4]. Enfanté par la forêt, natif d’un patelin proche de Tchernobyl, Bashung fébrile, le beau gosse type Patrick Swayze, à son tour danseur à domicile, porté sur l’hypnose plutôt que sur « la chose[5] », passe en Pologne un entretien administratif révélateur et démoniaque en douceur, puisque l’immigré à la peau de lait, sa sortie escortée par la valse increvable de Chostakovitch, au siècle dernier utilisée par la publicité, le ciné, oreilles ouvertes et yeux fermés (Eyes Wide Shut, Kubrick, 1999), déclare pratiquer tous les idiomes du monde, à l’instar de L’Horloge[6] de Baudelaire, on le soupçonne donc de se nommer Légion.
La suite du film satirique mais jamais sarcastique, doté d’une technique infaillible, à filer fissa des sueurs froides aux étudiants de La Fémis, l’excellence de l’école de Łódź[7] (re)connue depuis disons Polanski, professionnel impitoyable envers l’amateurisme évident de la Nouvelle Vague, adoucit la noirceur attendue, l’éclaire d’une mélancolie mutique et existentielle, ne le décrit en adversaire pervers, majuscule diabolique, en fait un grand enfant compatissant et endeuillé, capable de toucher autrui, de lui donner ou lui rendre un peu de sa vie, pourtant incapable d’une relation profonde, au-dessous de l’épiderme, par exemple parmi les replis identitaires d’une clairière obscure et claire, espace mental où il apparaît lui-même au final, disparu sur scène scolaire, de façon fichtrement spectaculaire, au creux d’un caisse et en catimini, merci Houdini. Si Incassable (Shyamalan, 2000) interrogeait l’idée (l’obsession) de super-héros, c’est-à-dire au fond de la foi, en la réalité ou en soi, le renversement méta de Sixième sens (1999), apprécié par Pialat, piqué au plus accompli, moins petit malin, Carnival of Souls (Harvey, 1962), Le Masseur démystifie sans s’en moquer les supers-pouvoirs supposés, inclut un costume violet retouché, un monologue de tardive rencontre de reflétée outre-tombe, la maman expliquant à son fiston errant, durant un retour en arrière funéraire, une femme souriante en train de se retourner sur un banc, inaccessible et immarcescible, qu’à force de « penser à un souhait, il finit par se réaliser », tel l’opus précis, en (ex-)couple exécuté, exercice de style drolatique et triste, méthode Coué délocalisée, aux silhouettes tout sauf suspectes. Le vrai-faux mage évanoui demeurent des images de lui, dessins enfantins, départ ou poursuite du lendemain, les flics du travail bredouilles au bercail. Et la neige, la dernière, sur ces mystères nucléaires…
[1] Titre prosaïque à l’opposé du poétique Never Gonna Snow Again, traduction littérale de l’intitulé original
[2] Contrairement à la masseuse du film homonyme de Paul Thomas, classique classé X sorti en vidéo en 1990
[3] Incarnée par Weronika Rosati, ancien béguin d’Andrzej Żuławski, qu’elle poursuivit en justice pour atteinte (littéraire) à sa vie (intime et) privée
[4] Quant à la télékinésie du protagoniste, elle adresse bien sûr un clin d’œil à la coda de Stalker (1979)
[5] Cf. le fiasco du peep show homo, où ne se paluche l’occupant d’un appartement aux allures de mausolée délabré, malgré la caresse du soleil sur le balcon d’horizon
[6] « (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) » in Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal
[7] La réalisatrice, scénariste et productrice Małgorzata Szumowska la fréquenta, comme le directeur de la photographie, co-réalisateur, co-scénariste et co-producteur Michał Englert, divorcé de l’artiste et compagnon de Maja Ostaszewska, ici pianiste raciste et alcoolisée

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