Ivan le Risible
Exils # 167 (09/02/2026)
Vous souvient-il de « l’américanisation d’Emily », de la britannique Julie (Andrews), titre d’origine des Jeux de l’amour et de la guerre d’Arthur Hiller (1964) ? Voici celle d’Ivan, saisie cinquante-deux années auparavant, par la productrice, scénariste et réalisatrice elle-même « émigrée » de L’Américanisé (1912). Alice (Guy) au pays des merveilles de l’Oncle Sam commet une courte tragi-comédie, un exercice didactique et drolatique de thérapie, comme si la violence conjugale, forcément masculine, s’apparentait à une sorte de maladie d’Europe centrale. Si le sieur Orloff dispose d’une nationalité indéterminée, ses compatriotes à barbe blanche et enthousiasme désarmant annoncent avec leurs visages et leurs vêtements le voyageur à mal au cœur de L’Émigrant (Chaplin, 1917), le casting choral d’Un violon sur le toit (Jewison, 1971). Alice antisémite ? Pacifions les sophistes : la cinéaste émancipée du patron Léon Gaumont, de la Grande Guerre à l’horizon, de ses cinématographiques répercussions, ne se soucie de xénophobie, même si l’anti-héros salaud et rigolo remémore, jusqu’au patronyme rythmique, qui sonne russophone, caractères cyrilliques et yiddishs sur la pancarte du quartier, derrière des figurants aveuglés en train de vous dévisager, le non-mort de Murnau (le médecin malsain de Franco), parangon d’invasion et de contamination, repoussoir raciste symbolique (Nosferatu le vampire, 1922). Ce cousin lointain (au jardin voltairien) d’Ivan Rebroff ne s’occupe de pousser la chansonnette, plutôt de faire pousser sa charrette, par un âne d’œillères doté, sa femme fouettée, attelage d’outrage, les féministes frémissent, Nietzsche les pastiche, lui aussi in situ sur un célèbre cliché, au côté de la dominatrice Lou-Andréas Salomé (& Paul Ree).
Les « leçons » d’éducation, données par des hommes unis d’États homonymes, en ville, à domicile, à la campagne, au tribunal, espace sacro-saint du cinéma et des médias américains, font écho illico au fameux traitement Ludovico (Orange mécanique, Kubrick, 1971). Afin que le type se civilise, devienne en quinze minutes de (bien) cadré tumulte un étranger domestiqué, il faut le frapper, fracasser sa haie, accessoire dérisoire de l’Americana sûre de soi, auquel le David Lynch de Blue Velvet (1987) ensuite s’en prendra, de propriété pasteurisée, trop proprette pour être honnête, cf. en chœur La Nuit du chasseur (Laughton, 1955), lui filer « six mois de travaux forcés », boulet au pied, façon frère Dalton, à casser du caillou au lieu de chérir des (bouts de) choux (La Fée aux choux, Guy, 1896), au terme desquels le repenti s’apprécie en représentant modèle de sa patrie nouvelle, mari tendre et attentionné, en public et en privé, pratiquant et attablé. Les éternels mécontents, il en existe tant, déplorent que l’épouse anonyme demeure à l’arrière-plan, victime passive des mauvais traitements puis plaignante rapido pardonnant. Mais le féminisme actif d’Alice, peu friand d’auto-apitoiement, de message militant, pionnière discrète et fière, divorcée jadis oubliée, aujourd’hui adoubée, aux prises avec l’impitoyable marché davantage qu’avec le complotisme de l’invisibilité, désormais transformée en étendard genré presque à l’insu de son plein gré, artiste à (re)découvrir, capable au-dessus des siècles de faire sourire, se fiche des tristes sires, le conte d’acclimatation se termine sur une happy ending, couple obscur et immaculé, apaisé, réconcilié. Esprit dit d’initiative, détermination sans lamentation, courage de recommencer ailleurs, de continuer à croire au meilleur : la combative Alice, à la TV par Christine Pascal interprétée, incarne ces mythes d’Amérique nordiste, mérite notre estime, tel l’opus de propagande décomplexée, d’égalité (dé)localisée, de « liberté » au cube décuplée.

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