Leçon de noirceur
Exils # 166 (04/02/2026)
La révélation de la conclusion répond au carton de l’introduction : Ferré flic infiltré, ne vous droguez point et dormez bien, citoyens. Razzia sur la chnouf (Decoin, 1955) ne cède cependant à l’esbroufe, s’écarte du cadre moralisant à la Reagan, malmène en mineur l’image d’un acteur ensuite aux prises avec la dope de La Horse (Granier-Deferre, 1970). Dans la France du mitan des années cinquante, personne à notre connaissance ne parlait de narcotrafiquant, mais ce spécialisé sous-système de l’économie classée souterraine faisait déjà recette, alors l’exilé aux États-Unis, détail de biographie, retourne au pays, descend du ciel donc d’un avion, porte un imperméable à la Bogart & Melville, sert de guide d’enfer laïc, évoque vite Virgile, celui de la Comédie dite divine, car l’on sourit souvent durant le périple plus pathétique que didactique. Éléments étonnants ou peut-être pas tant, on y voit Ventura dévorer du bon jambon et une part de pâté, surtout violer l’épouse peu sapée du chimiste tabassé, aux mains abîmées à l’acide, tandis que Lila Kedrova délivre une interprétation expressionniste d’une directrice consommatrice – ne jamais manger la merde commercialisée, règle d’or et de confort du capitalisme en situation, légal ou non. Mieux ou pire suivant la perspective, cette Léa-là, constamment « dans la vape », se fait gifler par un convive, les féministes frémissent, insulte sa clientèle, se met en joie avec de la marijuana, une boîte de Blacks fréquente et s’y offre en gang bang, les fans de MILF en redemandent. Le défilé de délinquants et de détraqués ressemble un brin aux célèbres vignettes impressionnistes de Lou Reed en visite sur sa wild side : « caïds », « caves » et camés se succèdent, s’entremêlent, en club ou au commissariat, en sus d’un démissionnaire ferroviaire, d’un voleur amateur, d’une restauratrice masculine et de deux « revendeurs » et « petits pédés », dont l’un émoustillé par la poigne du « sauvage » déguisé, les LGBT et compagnie s’en plaindraient aujourd’hui.
Ni droitiste ni démagogue, ni fasciste ni homophobe, Decoin filme en professionnel solide et anonyme son train fantôme à la bière et au rhum, où Gabin âgé déshabille sans tarder une Magali Noël juvénile, attachante et attentionnée, lui demande, au vu de sa timidité, si elle possède encore son « berlingot », c’est-à-dire sa virginité, les féministes s’en défrisent. La lumière, justement, à éteindre pour s’étreindre, à virer vers le visage lors d’un interrogatoire dans le noir, à baisser pour ne pas se faire buter, puisque piégés parmi le vaste pavillon de chasse achalandé, Dalio en proprio et en écho à La Règle du jeu (Renoir, 1939), Juif bis, moins annonce d’Auschwitz que tendance Stavisky, représente la part la plus impressionnante de l’ouvrage d’un autre âge, bien garni, bien vieilli, caméo de Marcel Bozzuffi compris, longtemps avant le plus cosmopolite et réaliste French Connection (Friedkin, 1971). Prologue apocryphe du Leone d’Il était une fois en Amérique (1984), le titre s’apparente à un bad trip onirique, un conte de fées défait, Cocteau à la coco, une exploration au bord de l’hallucination, in extremis de la trahison, moins portée sur l’incarnation que le contemporain L’Homme au bras d’or (Preminger, 1955). Si le casting choral impeccable et l’autoadaptation de Le Breton participent de la réussite, il faut applaudir l’addictive direction de la photographie, due au méconnu Pierre Montazel (Touchez pas au grisbi, Becker, 1954), en souligner la grande beauté, la délicatesse de chaque pièce et la force évocatrice du dessin collectif. Davantage qu’au cinéaste, la puissance ouatée de l’opus, fumerie en métonymie, appartient bel et bien au chef opérateur majeur, maître caravagesque du clair-obscur et des ténèbres très humaines d’âmes impures.

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