Le Neuvième Homme

 Exils # 169 (11/02/2026)

À Maïté

Du givre sur les épaules évoque Pagnol, surtout celui de Manon des sources (1952) : un instituteur y retrace « les terribles événements du bois d’Errosas », coda d’hécatombe d’une lutte des classes sise en sierra, au village enclave de Biescas de Obago. Le mélodrame marxiste et romantique, rural et choral, se termine sur un massacre moral, exercice de darwinisme poussé au paroxysme. Les « héritiers » un brin bourdieusiens et « requins » humains de « maisons » façon Frank Herbert s’y déciment de manière horrifique et orgasmique, prétendants s’étripant, relecture ironique de la table rase fatale du féroce Ulysse, revenu lui aussi chez lui in extremis. Huit macchabées en obscure forêt paraissent pourtant anecdotiques face au conflit fratricide, moins proche que lointain, de la guerre d’Espagne, qu’alimente la contrebande d’armes. Le fait divers légendaire occupera en effet une « demi-colonne en pages intérieures » de presse pyrénéenne hebdomadaire et infidèle. À la différence de Dune, l’épopée de poche n’interroge les risques du messianisme, observe davantage une culpabilité partagée, une consanguine complicité, entre dominants et dominés, exploiteurs et exploités, équivalent étouffant des seigneurs et serfs d’antan. S’il demeure anonyme, en exil politique, tel le médecin contemporain du Christ s’est arrêté à Eboli de Levi puis Rosi (1979), le narrateur témoin et acteur, demi-Judas de matelas, au final rafle la mise et le maillot, ne nous prive d’une sortie possible et positive, traversée rapportée, aux torches honorée. Si les cinéphiles hispaniques se souviennent soudain de Terre sans pain (Buñuel, 1937) et La Chasse (Saura, 1966), le fameux aphorisme révisionniste de L’Homme qui tua Liberty Valance (Ford, 1962) résume en mode doux-amer ce western littéraire, dont la radicalité concentrée, durant cent soixante-dix-huit pages déployée, rappelle celle de Mérimée.

Mais Lorenzo Mediano évite la vendetta, l’ethnologie jolie, remplie d’empathie, ne décalque Colomba, fait d’Alba une figure à la fois fondamentale et périphérique, silencieuse et explicite, jusqu’à son prénom bien sûr symbolique. Grâce à la grâce de cette descendante obsédante, de cet idéal pas si virginal, frêle orpheline de mère inaccessible, Ramón s’avère invincible, résiste à la misère, à la colère, à l’hiver, vrai-faux révolutionnaire d’attraction répulsion populaire et propriétaire. Le parcours passionné du berger singulier, qui sait lire et compter, défier des deux côtés de la frontière « à deux heures de marche » les gardes et les gendarmes, corrige ainsi le déterminisme et le pessimisme de la Passion christique, transforme la fuite en espoir, amitiés à Malraux, voire en victoire. Construit en dix chapitres ou stations catholiques denses et intenses, écrit et traduit avec une élégance constante, paru à l’origine en 1998, publié en français vingt-cinq ans après, ce premier essai à l’international succès d’un toubib et conteur mérite en définitive d’être connu, reconnu. Triste et drôle, Du givre sur les épaules décrit en sourdine un autre crépuscule des idoles, dépeint la force contraire et salutaire du destin, dessine des silhouettes peu simplettes, celle patriarcale de don Mariano, celle amicale de Pierre le Français. La folie lucide du protagoniste, sur le point de réussir à s’enrichir, c’est-à-dire de pouvoir épouser l’aimante et l’aimée, la fortunée infortunée, l’éclairant au propre et au figuré en « phare » de fidélité, sa volonté, sa chasteté, le transcendent en saint laïc et mythique, croisé anachronique d’une évocatrice et révélatrice « chronique », « Desperado » en duo, émancipé du sens sacro-saint de la propriété, d’une contrée réinventée capable d’être explorée, sans « sonnailles de Nay » ou boussole paloise.        

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