Le Carrosse d’argent
Exils # 136 (21/10/2025)
« It’s a long way to Vera Cruz » déclare Denise, « comtesse » d’opérette, complice et médiatrice, Française en Amérique, mais le film va vite, linéaire et mortifère, aussi solaire qu’un cimetière. Davantage que faire (re)surgir le souvenir de Ford (La Chevauchée fantastique, 1939), Vera Cruz (Aldrich, 1954) préfigure Il était une fois dans l’Ouest (Leone, 1968) et La Horde sauvage (Peckinpah, 1969), pas seulement parce que Bronson, alors au générique sous son patronyme d’état civil, idem mutique, y joue déjà de l’harmonica, que Borgnine l’accompagne. Le réalisateur tout sauf mineur d’En quatrième vitesse (1955), Le Grand Couteau (1955), Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (1962), Les Douze Salopards (1967), L’Empereur du Nord (1973) ou Bande de flics (1977), liste subjective, s’y affirme en effet en styliste assumé, capable d’accumuler les figures homonymes, avec une pertinence et une précision qui participent de sa séduction. Au royaume des aveugles, les borgnes font la loi, philosophent Lang & Walsh. À l’heure, malheur, de l’illettrisme et du taylorisme numériques, camelote en toc vomie sur les grands écrans et déféquée sur les plates-formes, Vera Cruz démontre de manière brillante et constante la présence rassurante d’un regard personnel, y compris parmi l’usine hollywoodienne, certes ici mise à distance, puisque production indépendante du père Lancaster. Contre-plongées, plans à la grue, fondu enchaîné dans le mouvement d’un panoramique, quatrième mur en miroir et, last but not least, un travelling circulaire remarquable, renversé, lorsque Burt découvre avec nous la centaine de « rebelles » perchés, en train de le viser, de l’encercler, Peckinpah dut y penser pour piéger Pike, autant qu’à la mitrailleuse dégommeuse ensuite utilisée par Cooper, sans oublier de mentionner des arches de surcadres et des cloches en amorce, reprises presque à l’identique par le baroque Leone : l’œil se régale de chaque détail, d’une conscience au travail.
Tout ceci ne tourne jamais à vide, ne s’apparente à une panoplie d’indiscret dilettante, à des trucs de m’as-tu-vu. Aldrich signe chaque image et chaque étape d’un conte picaresque, ponctué de pyramides locales et des festivités de Las Palmas, dont la vanité d’avidité renvoie vers Huston (Le Trésor de la Sierra Madre, 1948), voire von Stroheim (Les Rapaces, 1924). Moraliste et non moralisateur, répulsif d’aujourd’hui, il trace ainsi une superbe marche funèbre, toujours munie d’humour, où les dames ne (se) sacrifient ni au décoratif ni au mélodrame, car s’avèrent les vraies rivales de mâles (ré)unis en meilleurs ennemis. Voleuses, menteuses, vénales, pourvues d’un idéal, Darcel & Montiel ne faiblissent face à l’impeccable paire Cooper & Lancaster, characters dotés de caractères, la Dickinson de Rio Bravo (Hawks, 1959) ne s’étonne. Si Aldrich se fiche du féminisme, de son dolorisme, de son manichéisme, il s’attache à ses personnages, ne cède aux sirènes malsaines du cynisme moderne, nietzschéisme factice de petit malin, de cinéma de rien. Il s’intéresse à des anti-héros, pas à des salauds, à des mercenaires, pas à des pervers. Danse macabre drolatique, vive le libre Mexique, au terme de laquelle survivent un vaincu sudiste et une volontaire conductrice, retrouvailles sur fond de funérailles, de massacre de masse, doux-amer happy ending d’étreinte invisible, Vera Cruz, dès l’orée de ses lettres ensanglantées, la crasse du visage de Burt habillé en noir, aux dents trop blanches, aux yeux trop bleus, « annonce la couleur », en éclatantes couleurs, bravo au fidèle dirlo photo Ernest Laszlo (Le Voyage fantastique, Fleischer, 1966 ou L’Âge de cristal, Anderson, 1976), transforme fissa la carrosse d’or, amitiés à Renoir, en convoité corbillard, en somme, très « sonnante et trébuchante », en charrette fantôme façon Duvivier & Sjöström. Ce fantastique fataliste et défaitiste carbure au réalisme, à l’énergie, à la comédie, de mœurs et de valeurs.
Basé sur une histoire de Borden Chase, trois fois scénariste d’Anthony Mann, rédigé dit-on au jour le jour et illico sur le plateau, le chemin de croix laïc, farci de fric, vers la « vraie croix » explicite du trépas multiple, constitue donc un modèle de divertissement, ironique et excitant, satirique et excellent.

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