Articles

Monsieur Tartuffe : Un moment d’égarement

Image
Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Friedrich Wilhelm Murnau.   Mayer métamorphose Molière, élague à la hache, taille dans le texte : exit les personnages secondaires, adieu au Roi deus ex machina , bye-bye l’anticléricalisme (polémique, donc censuré) et le marivaudage (avant Marivaux). Le fidèle scénariste réutilise sa structure méta du Cabinet du docteur Caligari (avec, déjà, un méconnaissable Werner Krauss) et la raffine dans le moule réflexif du dramaturge applaudi par Louis XIV (pensons aussi aux dispositifs spéculaires de Hamlet et de L’Illusion comique ). Ce faisant, il concentre l’action jusqu’à l’implosion et la mise en abyme jusqu’au moralisme, remodelant l’imposture (pitoyable), l’hypocrisie (sociale) du Dernier des hommes et anticipant le triangle amoureux, voire mystique (deux hommes, une femme puis deux femmes et un homme, avec l’infinité du monde alentour) de L’Aurore . La « folie » d’Orgon remplace celle de...

Flashdance

Image
De la musique, du chant, de la danse : métamorphoses éphémères de la Cité…  Le mot flashmob ne possède pas de sexe mais reste invariable, nous apprend la grammaire – bien, nous nous coucherons moins bête grâce à cet anglicisme déjà un peu vieillot (la langue plus rapide que la lumière ? Presque, les connexions neuronales allant bon train, paraît-il), quasi passé de mode même dans le lexique adolescent, ses supposés locuteurs pourtant (un temps) friands de ce qu’il désigne (mais l’âge des découvertes s’accommode sans remords des abandons et des passions fugaces, suivant la poésie davantage que la psychologie). De quoi s’agit-il ? De se réunir, de s’activer de concert dans un lieu public et de préférence devant l’œil glacé/amusé des caméras de la TV du monde entier, de se répandre en vidéo  «  virale  »   sur les plateformes « de partage » et les réseaux « sociaux » ? Oui, mais pas seulement, pas uniquement, et p...

Révélations

Image
Oublions la connaissance par les gouffres naguère prônée par Michaux : voici (re)venir le temps médiéval de la glose et de l’exégèse, appliquées cette fois au cinéma…  Entre, entrez, invite l’arnaqueur au seuil des suppléments de la galette en plastique. Amène et polymorphe, il propose en toute bonne foi de dévoiler les dessous de l’œuvre, d’introduire dans le saint des saints de la fabrication, de convier à l’évocation de l’envers du spectacle, aussi spectaculaire, sinon davantage, que le film lui-même. Vous allez tout savoir et bien plus, vous ne regretterez pas l’édition collector ni le temps passé à lire l’ensemble des éclectiques bonus. Chapitrage, commentaire audio, bande originale séparée, featurettes , documentaires thématiques, interviews , analyses de spécialistes (redoutable espèce dont il faut se méfier), galeries d’images, cerise méta sur le gâteau du module caché, cernent le plat de résistance et de persistance (rétinienne) du making-of , pièce de choi...

Mon nom est Personne

Image
Municipales, embarquées, de vidéo-surveillance, webcam , pour la télé-réalité, le journalisme, dans des radars routiers ou couplées à un cellulaire : voici, disons, les muses de la cinéphilie existentielle… Elles appartiennent au paysage et nous leur appartenons. Elles suivent en silence nos déplacements à pied ou en voiture dans les rues, elles espionnent les clientes à l’intérieur des cabines d’essayage, elles fixent les patients inquiets dans la salle d’attente du médecin, elles tracent dans le métro ou les gares les terroristes narcissiques et les femmes harcelées. Elles font partie du décor urbain et nous finirions presque par ne plus les voir, tandis qu’elles ne cessent de nous regarder, avec leur œil cyclopéen, avec leur petite tête en métal, avec leur dissimulation dans des globes de verre, perchées sur un pied fragile tels des cigognes ou des flamands mécaniques. Elles ne connaissent pas la contre-plongée, elles ne servent certes pas à magnifier. Elles pratiquent...

Dark Star

Image
Ou comment un patchwork pop et mystique devint une atroce étoffe de soie… Une grande enseigne parisienne, selon l’expression consacrée de l’hypocrite TV, respectueuse des lois en matière de publicité (pas de marques citées, inversion des images de produits) mais si peu de l’intelligence et de la sensibilité du spectateur (et pourquoi s’en faire, après tout, le cochon de consommateur continuant à payer sa redevance, à se contenter de cela, épicé d’un zeste de navigation numérique souvent pareillement désolante), vient de choisir la série de films de Lucas (cohérente revente de sa société à Disney) pour thème de ses traditionnelles vitrines de fin d’année. Les enfants de cinq ans et de quarante (ou plus) vont donc pouvoir déambuler sur le pavé de Gavroche en léchant les vitres illuminées, derrière lesquelles contempler les saintes reliques en plastique d’une mythologie mercantile déclinée jusqu’à la nausée, sur tous les écrans, tous les supports, tous les formats possibles, ima...

Les Sentiers de la gloire

Image
Partenaires de jeu, partenaires sexuels, onze équipiers mais combien de traîtres ?... Tout au long de ses aventures, le rusé Ulysse côtoie la rumeur aux mille bouches, avant de réduire définitivement au silence les envahissants prétendants, son visage grimé, son arc bandé pour un grand massacre qui dut plaire à Frank Miller, prélude à une resucée de sa nuit de noces avec la patiente Pénélope, assurément torride mais gardée hors des mots (comme on dit hors du champ) par l’hypothétique Homère : happy end du long voyage entre souvenirs impérieux (de l’épouse, du fils) et oubli lascif (Calypso mon amoureuse, Circé mon ennemie intime), porte d’entrée poétique de l’épopée ouverte directement sur le mythe au-delà du littéraire, en écho anachronique aux migrants d’aujourd’hui (en outre, agréables réminiscences de Kirk Douglas en jupette italienne). Le guerrier nostalgique, on s’en souvient, se joue cruellement du cyclope aveuglé par ses soins : désormais, l’anonymat – m...

À nous la victoire

Image
Une passe, une mêlée, un but, un ace, sur les accords des poèmes de Beuren…  Le journal télévisé de TF1 à la mi-journée (lire le sort improbable réservé par le facétieux Houellebecq à Jean-Pierre Pernaut pour sa cartographie récompensée d’un Goncourt) rappelait récemment que les joueurs de rugby français passèrent du temps à étudier leurs adversaires d’Afrique du Sud sur petit écran : vaine tentative de trouver une faille (par laquelle s’engouffrer afin de marquer un essai) dans la cuirasse colossale de ces égorgeurs au cœur tendre, comme si l’image recelait un plus ou moins terrible secret (celui de Swan dédoublé par son pacte faustien ?). Cette fréquentation rituelle et assidue des archives ravive le regard du boxeur russe stupéfait, émerveillé, par les mirages pailletés du spectaculaire mode de vie américain, tandis que l’étalon italien, a contrario, partait dans la toundra s’entraîner à la dure. Il semble que la symétrie et la spécularité, lois géométriques ...