Sous le spotlight de Satan

 Exils # 216 (02/07/2026)

S’il ne saisit l’essence de la danse, immanence transcendante, souffrance élégante, érotisme technique, incarnation calligraphique, Staying Alive (1983), vilipendé, bienvenu, se soucie de salut. Pierre renia, Tony distance un passé à succès, au revoir au réalisme relatif de La Fièvre du samedi soir. En exil de Brooklyn, il aborde le Diable à Manhattan, qui lors du climax porte un costume écarlate, telle la contemporaine démone Lords (New Wave Hookers). Durant sa traversée des ténèbres bressoniennes, urbaines, un ange gardien lui tient la main, doté de blondeur, d’un cœur. Mais le triangle sentimental, mystique évite le manichéisme, car Jackie la compagne au travail voire au lit, car Laura l’héritière « importée d’Angleterre », excèdent le symbole, ni sainte ni salope. Première, ultime femme de sa vie, à laquelle il parle, reprend de sa tarte, visiteuse invitée, fierté affichée, la mamma ne condamne le « comportement » d’antan, légitime l’élan. Manero & Balboa, même combat ? La lutte des classes n’intéresse Stallone, alors qu’il incarne lui-même un certain rêve américain, l’ascension sociale de ses personnages ne dissimule leurs manques, incertitudes, la réussite toujours fragile, jamais définitive, nécessite le romantique, coda de Rocky. Satan’s Alley, son-et-lumière en effet d’Enfer, intitulé explicite[1], à monter, à montrer, construction classique, reprend ce mouvement ascendant, mécanique phallique, quête existentielle. La danseuse talentueuse, lancée au sol, sidérée du solo du serveur doux, « jaloux », bodybuildé, à Broadway,  saura sauter, répondre sans penser à l’impératif du christ de pacotille, en guenille (du metteur en scène mis en abyme), bandeau Rambo, cicatrice Scarface, récompense sanglante de baiser imposé.

L’individualisme humaniste de Staying Alive corrige le collectif de Chorus Line, anticipe la promiscuité gestuelle, sexuelle de Perfect, le dolorisme de la Passion selon Gibson (SM scénique inoffensif), le moralisme mateur de Showgirls. La danse s’y réduit à un exercice physique sélectif, compétitif, de la sueur, de la peur, grâce ostensible de ralentis faciles. Sous la surface d’effort, de refus, du corps offert, du froid d’hiver, une grâce d’un autre type irradie, trace une autre perspective. Doté d’un titre repris par Michel méthodique, scandé de chorégraphies catastrophiques, chansons à la con, toutefois formulation des émotions, que fournit Frankie, guitariste fraternel, amant occasionnel, gentiment moqué, charité familiale ordonnée, Staying Alive évacue l’immobilisme autarcique des vitelloni prolétaires de La Taverne de l’enfer, leur substitue le dynamisme d’un artiste déraciné, prêt à se damner, certes sans nudité[2], précise-t-il amusé, afin d’atteindre un paradis pourri, spectacle patraque, paillettes suspectes. Comme Enzo Enzo, Manero veut devenir quelqu’un de bien, fi de pacte faustien à la De Palma[3], miracle infime, intime, sous le signe de Fatima(’s Danceland), congédier égoïsme, égocentrisme. Il doit pour cela apprendre la sincérité, la modestie, vertus de Jackie, chanteuse malheureuse, amie généreuse, il ne doit succomber au cynisme, à la solitude aussi, de Laura, Britannique so chic, mirage de miroir, pauvre petite fille riche épiphanique, fortiche, dernier regard de regret adressé. Face à l’indifférence ici, à la tragédie de Philadelphie (Blow Out), Travolta résiste, persiste, pleure, sourit, blesse, séduit, acteur de valeur, fondante candeur, homme bon, affirmait Woo à l’époque de Volte-face, tourbillon d’autofiction. Après avoir « pavané », pelvis chaloupé, il s’efface du cadre, fantôme ludique sur fond capitaliste, légendaire, éphémère, à Times Square, plan extradiégétique, tourné vers l’invisible équipe (du film), signature d’entreprise pas si narcissique, au coscénariste complice, à moitié désavouée.



[1] Et réflexif puisque renversement signifiant du titre d’origine de sa première réalisation, à savoir Paradise Alley

[2] Contrairement à l’inconnu Sylvester, qui « débuta » au cinéma, aux abois, avec L’Étalon italien, on s’en souvient 

[3] Phantom of the Paradise dirigé après le projet avorté d’un biopic de Jim Morrison interprété par Travolta John

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