Dans l’espace tout le monde vous entend chanter
Exils # 219 (16/07/2026)
À l’Odyssée selon Nolan, la salle provinciale de trois cents places ; à La Bohème haut dans le ciel, celle de cent vingt, depuis Sade & Pasolini nombre malsain. Tandis que les oisifs s’excitent sur la relecture ou l’imposture du très surfait Britannique, s’en moque Homère, ce cirque médiatique et idéologique épuise ou indiffère, la captation du spécialiste Roussillon ne suscite nul sifflet, aucun quolibet, parmi les spectateurs majoritairement âgés, genrés, d’une séance au compteur complet, gratuité d’été, zappe l’entracte, dure deux heures et s’adresse à l’œil, à l’oreille, au cœur. La mise en scène dite moderne, la manière volontiers outrancière de (dé)monter des classiques de la musique classée homonyme, le scandale tout sauf radical, adressé à un public privilégié, propriétaire d’un capital économique et culturel élevé, Bourdieu ne disait mieux, participent en effet du folklore opératique, en écho assourdi, entre gens de bonne compagnie, des secousses cannoises du dispensable Festival. Ni riche retraité ni en retard arrivé, pas davantage en avance sorti, quelle impatience, quelle impolitesse, se plaint avec douceur la voisine aux verres filtrés, assise à l’extrémité de la médiane rangée, inquiète de la lumière sur le générique non rallumée, « bonne fin de soirée », le mélomane masculin devine vite que le metteur en scène ne souhaite instrumentaliser au service de son auteurisme, de son narcissisme, l’indémodable matériau, à en faire ressentir la nostalgie et la mélancolie parvient plutôt, Rodolfo l’astronaute en sursis, dédoublé, maudit, tel un nouvel Ulysse (31) errant sans prétendants, muni d’aimables et mortels amis, d’un cadavre de ventriloquie, d’une femme entre fantôme et fantasme, aussi mentale que celle de Solaris, influence consciente et admise, même si Guth cite Lem et non Tarkovski au bien nommé Alain Duault. Formé à la philosophie, à la littérature, au théâtre, expert de Wagner, l’homme de Francfort fait fort, rien ne sent l’effort, donne à (re)découvrir une femme sans ombre – il éclaira à la Scala l’héroïne animale de Strauss – et morte au monde (disent les bourreaux sadiens aux prostituées condamnées), se met au service disons autonomiste de l’univers de misère et de magie, impressionniste et lyrique, de Puccini + Giacosa & Illica ses fidèles librettistes.
Du Jour 126 au Jour 159, Mimi tient la bougie du Nostalghia de Tarkovski (bis), amatrice dépressive de « fleurs factices » aux prises avec la maladie, la jalousie, flamme rouge et blanche toujours pudique et au-delà de l’infini, alors que Musetta (espiègle et sexy Aida Garifullina) ôte ses gants à la Gilda, tourne autour de Marcello dotée de l’autorité amusante et amusée de l’adepte de pole dance. Comme dans La Petite Fille aux allumettes d’Andersen, voire de Renoir, il s’agit de rêver éveillé, de se réchauffer aux souvenirs, à l’écart du pire, de quand même « s’endormir », transi et refroidi, manchon ou non. Sur la scène parisienne, à la fenêtre spectaculaire, au sol presque lunaire, se déroule un spectacle au carré, dont on sait déjà comment il va se terminer, que conduit un mutique maître de cérémonie pas autant cosmopolite que celui de Cabaret. Dans All That Jazz, le chorégraphe dansait avec la Mort, dansait sa propre mort. Ici, Nicole Car remplace Jessica Lange, personne ne perd au change, et Atallan Ayan ne démérite de la dame, chanteur acteur en sueur récompensé une fois le rideau relevé d’une étreinte et d’un baiser, camaraderie d’artistes impliqués, pas engagés, généreux, pas peureux. Gustavo Dudamel à la baguette dirige une troupe indeed chorale impeccable et délivre au diapason de la partition sa précision d’émotion. Ni révolution ni trahison, cette Bohème à fusée Hergé trouve au ciné l’écrin parfait d’un art funéraire stellaire.

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