Le Bayou et le Trou
Exils # 221 (27/08/2026)
Plus méconnu, sinon plus chaud, que le vrai-faux Nanouk l’Esquimau (1922), Louisiana Story (1948) ferait de Flaherty le maître désormais oublié, amnésie médiatique, usure des années, d’un cinéma ethnographique et fictif à la fois ? Preuve et démenti, il s’agit ici aussi d’une commande d’industrie, la Standard Oil de Rockefeller et compagnie(s) substituée aux fourrures (puis parfums) de renom de Révillon. La filmographie brève et dense, achevée avec Michel-Ange (The Titan: Story of Michelangelo, 1950), douze titres en disons trois petites décennies, à sept reprises co-réalisés, par exemple par Van Dyke, Grierson, pareillement un pionnier mais écossais, Murnau (l’ultime Tabou, 1931) ou (Zoltan) Korda, incarne de manière claire cette double veine de vérité aventurière. Il semble possible de considérer Louisiana Story tel le testament (in)conscient de l’artiste, puisque le biopic du peintre et sculpteur relève davantage du (re)montage, se base sur un matériau établi selon l’obscur Curt Oertel dès 1938, le crédite surtout et sauf erreur en tant que producteur. D’une demande à la précédente : la fable en Louisiane, remplie d’eau et d’optimisme, répond à la sécheresse US, jugée dépressive (Roosevelt s’inquiète), de La Terre tourné durant la guerre et autorisé à être diffusé longtemps après. En écho à Hitchcock & Alma Reville, Robert Flaherty doit beaucoup à sa femme Frances, moitié cultivée, engagée dans l’égalité (tendance suffragette), accessoirement assistante, assembleuse et distributrice de certains items de son mari, qui manqua même de recevoir un Oscar de « meilleure histoire originale » pour celui-ci. Escorté du caméraman (et coproducteur) anglais Leacock, ex-condisciple de ses filles, au service d’une vision similaire, l’Américain cosmopolite dirige durant plus d’un an un « silent film », dont seule la séquence de forage nocturne, remarquable et remarquée, leçon de cadrage, de découpage, de rythme, de musique (iconographique), dispose du son (« shot with sound »).
Ce tour de force virtuose donne à (re)découvrir le talent évident de la monteuse (et coproductrice) Helene van Dongen, pionnière à part entière, partenaire sur La Terre et idem diariste du tournage de Louisiana Story. Bientôt victime d’une thrombose cérébrale et décédé à soixante-sept ans, le cinéaste topographe signe une sorte de poème du pétrole, débuté par une exploration en pirogue, parmi d’épais, immaculés marais, de moins d’une heure vingt, comme si La Nuit du chasseur (1955) croisait There Will Be Blood (2007). Flaherty fusionne en harmonie la contemplation et la promotion, la superstition et l’exploitation, dénomme en voix off son « cajun (Acadian) boy » de façon explicite, hyperbolique (Alexander Napoleon Ulysses Latour), invite des ouvriers sympathiques, souriants, réactifs en cas d’accident, de quoi faire ricaner l’écologie d’aujourd’hui, en dépit du greenwashing de l’infernal TotalEnergies. La tapisserie primée du compositeur Virgil Thomson, hélas assez dispensable, jamais au risque du lyrisme, un combat cru à tort à mort entre un raton laveur et un alligator – Jojo ressuscite in extremis, les gamins applaudissent – font redouter un ersatz réaliste de Disney. Sans misérabilisme ni sociologie, Flaherty fictionnalise sa matière documentaire, affiche une famille (factice) prise sur le vif, cf. l’entretien de pacte point faustien, morsure macabre rendue drolatique via une chansonnette alcoolique, le spécialiste Tobe dut apprécier. Conçu en « compte-rendu d’aventures » (carton d’introduction), le témoin in situ d’un basculement économique et technologique vise à l’émerveillement devant la nature et la machine, leur proximité apaisée. Sur fond de confiance en l’humanité, de fusil inutilisé, d’ustensile ménager acheté se dessine ainsi un mythe candide.

Commentaires
Enregistrer un commentaire