La Petite Illusion
Exils # 123 (29/08/2025)
À défaut d’autre chose, Pauline Kael possédait la capacité de pondre des pages et des pages pour vomir sur Eastwood, déféquer sur Kubrick. Rassurons le lecteur : il ne lui faudra les trois heures du film et de sa vie avant d’avoir un avis à propos du Comte de Monte-Cristo (de La Patellière & Delaporte, 2024). Éclairée comme une publicité, musiquée au kilomètre par un zélateur de Zimmer, filmée tel un téléfilm, calibrée Canal+, W9 et M6 coproductrices, cette vraie-fausse fresque à la finesse éléphantesque, au succès critique, économique, même ici, au terme de la séance gratuite et tardive, le public applaudit, donne donc un repas méta, presque à la Pialat, manie la métonymie. Émule méditerranéen du dramaturge Hamlet, l’hôte se moque de ses convives avides, leur fout la frousse à coup de « fantôme » et d’« infanticide », d’un coup sur la table apprécié de la salle, occupée au complet. Danglars idem se régale, qualifie le friqué cosmopolite et polyglotte de « magicien », mais la mise en scène de mise en abyme se limite in extremis à une boîte (noire) vide, un léger « linge » plein de poussière – bel et bien à du rien. Maté par Haydée, sa spectatrice complice, derrière un miroir, par conséquent un ersatz d’écran, le jamais dantesque Dantès ment aussi au sujet de sa « maison hantée », dit cependant la vérité, car l’ouvrage plus âgé que son âge, désincarné dès l’orée, sous l’eau fluo en studio, fait défiler ses propres spectres, ceux de fils (frère) de, de leurs parents, mon (grand) enfant. Le comte d’occasion cite la Bible, on peut décider de ne le suivre, de ne « punir » la progéniture pour les péchés des pères. Il reste que les héritiers, au sens courant et un brin bourdieusien, de La Patellière, Rassam et Seydoux (re)font du cinéma appelé de papa, à faire cauchemarder les radicaux rédacteurs des Cahiers homonymes ensuite munis d’une caméra.
Ce ciné simulé, doté de drones à la mode et à la gomme, d’un patrimoine pittoresque auquel l’Hexagone doit une partie de sa touristique survie, d’une tradition costumière itou transmise de naguère, d’une psychologie riquiqui et d’une morale infinitésimale ratisse large, corrige l’adage « la vengeance est un plat qui se mange froid », le transforme fissa en « la vengeance est un plat qui ne se mange pas ». Revenant survivant, le bon Edmond écrit à sa chère puis (re)prend la mer, voire la mère, absence d’importance, les psys pépient, espace exempt de « traces » humaines malsaines, beau tombeau en écho à la coda du Grand Bleu (Besson, 1988), au suicide aquatique confondu un peu vite avec celui de Werther par feu Beineix. Sa misanthropie magnanime, apaisée, « bonheur » aux jeunes gens sincères souhaité, paraît elle-même pasteurisée, programmée par le cahier des charges à décharge de la TV davantage que selon une rédemption à la Bresson. La mélancolie, la nostalgie, la sensation de gâchis ? On les laisse en somme à Leone (Il était une fois en Amérique, 1984), on ne saurait sonder la conradienne obscurité des cœurs et des caveaux, cf. les tunnels fichtrement lumineux creusés sur If. Le Comte de Monte-Cristo délivre sa version de la célèbre leçon de La Règle du jeu (Renoir, 1939), à chacun et chacune ses (dé)raisons, bonnes ou non, règne moderne de la virale victimisation, les trois adversaires, j’allais taper les trois mousquetaires, disposent de circonstances atténuantes, dépit sentimental, amour paternel, émotivité dévoilée durant l’écourté procès, scène de mise en scène au carré, de psychodrame social à poignard filial et final. Vive la vie, accordons le pardon, dépassons les passions classées tristes du spécialiste Spinoza, peu importe si l’on se déleste en sus de la noirceur constitutive des êtres et des événements, si l’on cherche à berner, à bercer, un spectateur consolé, réconforté par un feel good movie à la bienveillance digne de l’anémie, à la sympathie d’empathie bien sûr étendue au lesbianisme, n’oublions les niches, le marché des médiatiques minorités, séduit par un divertissement factice et inoffensif tellement résilient, si peu malaisant et autres pitoyables vocables du temps présent, de sa (nov)langue bienséante et bien-pensante.
Si les vieux films n’existent, en dépit de la locution péjorative, si la valeur des œuvres défie les calendriers, les pedigrees, le ciné sénile sévit, aux champs-contrechamps épuisants, aux silhouettes suspectes, aux masques fauchés à Fantômas (Hunebelle, 1964), aux déplacements en steadicam et travelling démunis des mouvements de la dramaturgie, du plus petit souffle épique, du plus ténu sens tragique, erreur majeure et courante de croire que ce qui bouge s’anime. Onéreux plutôt que généreux, se foutant de la « fatalité », du « cœur à arracher », clin d’œil cordial à Histoires de cannibales (Tsui, 1980), mes amitiés au Temple maudit d’Indy (Spielberg, 1984), Le Comte de Monte-Cristo s’avère en définitive une baudruche décorative, un produit rococo, une adaptation paresseuse, la démonstration supplémentaire, sillage du dispensable Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan (Bourboulon, 2023), du même tandem de scénaristes pas encore réalisateurs, qu’il convient de ne rien « attendre et espérer » de ce côté du ciné français, (petit-)bourgeois sur le bout des doigts, emphatique et chétif, consensuel et virtuel. On dit que les effets spéciaux datent rapidement, on en dira autant d’un cinéma jamais là, qui « arrive trop tard », réplique explicite de maternelle domestique, ne va nulle part, surtout où ça secoue, ça saigne, ça jouit et ça réfléchit. Peut-on être ému par des larmes de glycérine ou de crocodile ? Peut-on s’abandonner à la saga « d’après » Dumas ? Peut-on pendant cent quatre-vingt minutes s’en remettre à ce mimi et mini tumulte, à l’écart de Kiev & Gaza ? Pourquoi pas, nada contre cela, toutefois si vous trouvez cette pièce montée fadasse et réchauffée spectaculaire et populaire, de grâce changez de dictionnaire.
« Violer l’Histoire » afin de lui faire de « beaux enfants »… La formulation de redoublée fiction choque l’époque mais Dumas assumait cette liberté, l’exerçait seul ou accompagné, par exemple par le méconnu Maquet, nègre d’un auteur prolifique aux origines métisses, ironie jolie. Il semble temps de suivre son exemple, de s'émanciper de ses cendres, remuées jadis par un impassible Jean Marais (Le Comte de Monte-Cristo, Vernay, 1954) ou toujours aujourd’hui, en France ou d’autres pays. Il semble temps de s’affranchir de la perfusion de la télévision, d’opter pour des opus tendres et cruels, de laisser tranquilles les vénérables ancêtres, n’en déplaise à l’énième illustration des Misérables (Cavayé, 2026), réponse positive et philanthropique aux démons intimes de Dantès. Récompensé par deux césars estampillés techniques, meilleurs costumes et meilleurs décors, réussite commerciale nationale et internationale, Le Comte de Monte-Cristo paraphe l’impact des production values précitées, s’apparente à un dépliant dépaysant, repose pour beaucoup sur un casting choral cadenassé par les types et les thématiques du sujet, rivé au romanesque rassis et au romantisme Netflix. Sans une once de regard, de style, de personnalité, les cinéastes se réclament dans la presse de Plein soleil (Clément, 1960), référence évidente, écrasante. Au Ciel ou en Enfer, en zone intermédiaire, Delon dut ricaner d’une telle candeur, pas tant « innocente » qu’arrogante. En matière d’homoérotisme pourvu de perversité, de lutte des classes ensoleillée, de machination échouée, Niney ne saurait en résumé dépasser Ripley, CQFD d’estivale soirée.

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