Fedora : Persona
Suite à sa diffusion par ARTE, retour sur le titre de Billy Wilder.
Davantage qu’à Boulevard du crépuscule,
avec lequel il pourrait former un séduisant diptyque méta, basé sur
l’attraction/répulsion du réalisateur pour un univers, et une machinerie, qu’il
connaît bien, on songe souvent, en regardant Fedora sur un petit
écran, celui, domestique, de la télévision, naguère concurrente du cinéma, dont
les objectifs enregistrent la cérémonie de deuil de la star défunte et
dédoublée, à présent détrôné par ceux des ordinateurs et autres tablettes, au Portrait de Dorian Gray
et à L’Île
du docteur Moreau (oui, la version de Frankenheimer, avec un Brando
effrayant, mais sans doute pas pour les bonnes raisons !). L’ironique et
sentimental Billy Wilder relit aussi les « mythes fondateurs »,
cinématographiques et littéraires – le rosebud
de Citizen
Kane éclos, hélas, en fleur fanée ; le producteur incarné par
Holden en avatar d’Ulysse abordant la villa Calypso à Corfou, car la magicienne
des apparences veut savoir ce qu’il devient –, avec de surcroît quelques clins
d’œil à son amie Marlene (Dietrich – qui d’autre ?), brièvement envisagée
pour le rôle de la comtesse, accompagnée de chers disparus, au risque du name-dropping, et quelques pointes à
destination des « barbus » du Nouvel Hollywood, de leur sale
cinéma-vérité assorti d’une « esthétique de la laideur ».
Mais le cinéaste sait bien que le glamour ne reviendra pas (d’entre les
mortes) et se permet au passage une satire nostalgique d’un âge d’or qui
n’exista jamais ailleurs que dans la mémoire enamourée des cinéphiles. Les caméos
de Fonda et York, bien vivants sur cette île des morts (d’après le célèbre
tableau de Böcklin ou en écho à ce cimetière au large de Venise, autre cité des
morts propice aux errances morbides de la caméra, prisées par Visconti, Lado ou
Roeg), tirent ce film funèbre vers la lumière et le sourire complice (Holden, à
la fin de la fable, inspire avec soulagement l’air ensoleillé, après les deux heures asphyxiantes
auprès du cercueil et de sa momie trop bien maquillée) : Wilder, pas nécrophile pour un sou, n’oublie certainement pas le soleil ni le grouillement de vie, anecdotique, drolatique (le personnage de
Mario Adorf) ou interlope (comme, disons, la casbah dans Pépé le Moko) de son vrai
décor sudiste. Il en profite également, avant tout, oserait-on affirmer, pour
traiter la scène primitive de la
fiction publicitaire hollywoodienne – la mère fait de sa fille une étoile, la sacrifie par procuration,
vampire de celluloïd assoiffé de gloire posthume, guère éloignée des mères
terrifiantes de Dario Argento se repaissant des agnelles de Suspiria ;
cf. aussi, sur un mode plus réaliste, le Bellissima de Visconti, encore lui –
et le fantasme scopique et narcissique de toute légende qui se respecte : mettre en scène et assister à son
propre enterrement.
Naissance (à l’écran) et mort (retardée)
se complètent en miroir, dans une maison d’emprunt qui en compte
soixante-trois, tous enlevés à cause de la défiguration de la dame en noir
(Franju et, plus tard, Almodóvar, se tiennent en embuscade derrière la glace).
En guise de novice au culte des fantômes, en alouette piégée par son masque familier,
l’attachante et talentueuse Marthe Keller, brune et blonde, à la voix rauque et
sensuelle (souvenir de Garbo), mère et fille, enfant seule et femme fatale refaçonnée (tels les automates
thématiques de Mondwest), méritait bien un Oscar, son chemin de croix (de
Malte) scandé par le thème envoûtant et tragique de l’immense Miklós Rózsa, trouvant
un repos définitif sous les roues d’un train tout droit sorti d’Anna
Karénine, suicide et final cut
en coda désespérée à la farce
identitaire et au mélodrame maternel (Pas de printemps pour Marnie, en
effet, mais un « éternel » été moins invincible que pour Camus,
défait par le Temps « qui détruit tout », dans Irréversible et en
dehors).
La gamine idolâtre un bellâtre surgi
de Sissi
impératrice et se donne la mort dans une dernière fugue
« concrète » et psychogénique (Sylvia Kristel chez Chabrol, Naomi
Watts chez Lynch). Voici la double leçon à retenir de ce chant du cygne :
l’amour de son reflet ne mène qu’à la monstruosité, à la folie (où débute et prend fin le ruban
infernal de Mulholland Drive) et il faut enfin quitter le tombeau (la salle
de cinéma, pour Artaud) pour respirer un peu d’air frais, même celui de la
médiocre modernité de la fin des années 70. Wilder se démarque ainsi d’un
dernier confrère, marginal à son tour, le grand Robert Aldrich, qui se
demandait Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? La réponse lorgne vers les
terres bergmaniennes, mais le sarcastique Billy ne cède pas à l’hystérie de son
matriarcat en huis clos, et la grâce (et le trouble) de son cinéma tient
peut-être à ce tiroir de commode rempli de gants immaculés pour sa colombe au
visage d’ange et aux grandes lunettes noires (« Sur l’écran noir de mes
nuits blanches », chantait Nougaro…), articles fétichistes à la Buñuel,
gants de gynécologie pour s’auto-enfanter ou de médecin pervers pour s’injecter des doses d’héroïne (planquées dans des boîtes de
pellicule, métaphore astucieuse et significative, avec le double sens du terme)
et surtout accessoires d’une inconnue qui ne possède aucune lettre d’amour (Ophuls)
à elle, sinon la correspondance indécente de sa mère avec les célébrités du
temps révolu, mais qu’immortalise l’écrin de cinéma du réalisateur, à la réputation, pourtant, de misogyne, et de son
directeur de la photographie – Gerry Fisher, collaborateur de Don Taylor pour
sa lecture du roman « animalier » de Wells, toujours avec York :
tout se recoupe et se rejoint donc, dans un puzzle illusoire, entêtant et riche
de vérité(s) humaine(s) magnifiée(s) par l’art du mensonge, vingt-quatre images
à la seconde...
Ah, Billy Wilder, mon favori ! Bravo pour cette belle analyse, Jean-Pascal, riche en références. J'ai cru remarquer une influence très forte de Fedora (et de Boulevard du Crépuscule) sur le dernier Cronenberg: http://marlasmovies.blogspot.fr/2014/06/maps-to-stars-les-fantomes-de-hollywood.html
RépondreSupprimerQu'en dites vous ?
Bravo pour votre site et bonnes séances !
Marla
Bonjour, Marla, et merci pour ce commentaire.
SupprimerOui, Cronenberg pratiqua la satire dès ses débuts (la révolution sexuelle selon Wilhelm Reich dans l'architecture concentrationnaire du Corbusier pour Frissons) mais il se défendit, à raison, de faire un portrait vitriolé de "l'usine à rêves" (qui ne fait plus rêver grand monde) : son dernier opus cartographie plutôt des âmes damnées prisonnières de leurs propres fictions (lien avec Fedora, en effet), le Canadien poursuivant dans sa veine existentialiste et faussement "réaliste" - le monde n'existe que par le regard (souvent faussé, injuste, au double sens du terme) que l'on pose sur lui (même idée chez Husserl et Philip K. Dick).
Peu de temps à moi ces jours-ci, avec plusieurs blogs et communautés, mais je vous promets de faire un tour sur le vôtre, et, qui sait, de répondre à votre offre rédactionnelle généreuse...
Bonnes séances, enneigées ou pas, et à bientôt !
Attendez, je prends en note "un portrait vitriolé de "l'usine à rêves" (qui ne fait plus rêver grand monde): son dernier opus cartographie plutôt des âmes damnées prisonnières de leurs propres fictions."
SupprimerJe n'aurais pas mieux dit. Bon, j'ai deux options: être verte de jalousie ou vous corrompre pour que vous écriviez chez moi. Vous aimez les cookies ?
Nul besoin de "corruption" entre nous, chère Sandrine, même si votre serviteur apprécie ces sucreries... Dites-moi ce qui vous sied (titres, thèmes, mises en page, formats de fichier) ; j'aviserai !
SupprimerBoom! (1968)
RépondreSupprimerhttps://www.youtube.com/watch?v=iy2dbNieoZY
Scénario : Tennessee Williams, d'après son propre récit Ceremonia Man,
Bring This Up the Road et sa propre pièce The Milk Train Doesn't Stop Here Anymore
https://www.youtube.com/watch?v=QWynOquQZ44
Supprimerhttps://www.youtube.com/watch?v=HBPwPIqYXtg