L'Homme de l’Ouest : Tobe Hooper, entre onirisme et humour texan


          Non, la filmographie du réalisateur de Massacre à la tronçonneuse ne se résume pas à ce seul titre (et chef-d'oeuvre, bien sûr) ; la preuve en trois temps.


Le diptyque Cannon de l’ami Tobe mérite sa réévaluation. Lifeforce, son film le plus anglais, le plus romantique aussi, qui annonce La Mutante (femme fatale des étoiles), Mars Attacks(eschatologie drolatique, reprise dans son autofiction Midnight Movie) et 28 jours plus tard (épidémie londonienne et cycle menstruel) rend un bel hommage en les actualisant aux productions Hammer, autant qu’il relit et fusionne Dracula et Carmilla, avec son cercueil de verre repris du Vampyr de Dreyer, son asile sans Renfield mais avec un Patrick Stewart déjà chauve, son Liebestod identitaire (Mancini et Kamen retrouvent des accents wagnériens inattendus), son attraction/répulsion victorienne pour le corps féminin (Mathilda May, alors dans l’inconscience sculpturale de ses vingt ans, n’en revient toujours pas) et son humour texan, souvent grinçant (relisez Jim Thompson), aussi hermétique à d’aucuns que son homologue cantonais, plus scatologique, surtout dans le genre de l’horreur (cf. L’Exorciste chinois de Sammo Hung ou Le Retour des morts-vivants par... O’Bannon). Hooper détruit la capitale et profane la cathédrale Saint-Paul avec son mauvais esprit coutumier, en une sorte de revanche sur le puritanisme britannique, mais n’oublie pas le cœur sombre de son œuvre, malgré les aléas du tournage ou du montage : un homme devient la proie, littéralement, de son idéal et de son désir, pour ne connaître une assomption vers le septième ciel qu’au moyen d’un… empalement (rime visuelle à la fille embrochée sur une esse dans Massacre à la tronçonneuse ?).

Cette leçon de morale individuelle élargie à l’échelle planétaire, le gamin de Invaders from Mars la recevra lui aussi, de façon plus ludique, dans un joli « roman familial » œdipien (Karen Black, sa coiffure blonde à la Faye Dunaway, son charmant strabisme) filmé à hauteur d’enfant, qui s’écarte vite du modèle signé Menzies (très bavard, très sérieux, très « cheap », en dépit d’évocateurs décors abstraits) sis dans l’Americana de Reagan (après celle de Rockwell en 1953) et en miroir d’Explorers. Le cinéaste s’amuse et nous avec (mère et fils regardent à la TV la fin de Lifeforce), mais poursuit son sillon tragique sur les familles dysfonctionnelles et la mort ricanante qui se joue de tous (Finlay, plus habillé que dans La Clé, interprète un thanatologue, avant sa consœur de Mortuary). Le générique de fin (avec Eric Norris, le fils de Chuck, en MP) remercie le corps des Marines, qui « défend les idéaux américains depuis 210 ans » (sacré Menahem, capable de mélanger Le Magicien d’Oz et Delta Force !) et le film se clôt par un arrêt sur image assez terrifiant du gamin terrifié, rattrapé par son cauchemar. 








Il existe des choses pires que la mort, nous dit Hooper, et sa filmographie s’apparente vraiment à une « funhouse », train fantôme toujours lancé avec précision, entre rire et terreur, pour toucher le spectateur au cœur, tandis que le vampirisme des « aliens » anthropomorphes ou des Martiens de cour de récré devient métaphore de la cinéphilie revisitant les œuvrettes de drive-in et la paranoïa US des années 50, autorisant les passages et les métamorphoses entre les corps et les genres (Lifeforce, à la façon des poupées russes, commence comme un film de SF, puis devient un film de vampires et se termine en film de fin du monde !), origine (le film perdu et retrouvé de Midnight Movie) et remède (par catharsis) à la catastrophe – voici la noblesse et la grandeur du cinéma de Hooper.

Il faut aussi (re)voir le réussi Eaten Alive, film-miroir et reflet inversé de Massacre à la tronçonneuse, sorte de Suspiria dans le bayou, avec une (feue) Marilyn Burns toujours incandescente, Petit Poucet brun puis blond qui, cette fois, triomphe de l’ogre…

Commentaires

  1. J'avais bien aimé Funhouse, même s'il fait un peu doublon avec Massacre, on retrouve cette obsession pour la mécanique et le bruit (le groupe électrogène de Massacre, ici ce final "dans la machine"), ce côté grotesque à mi chemin entre l'humour, l'horreur, et la tristesse...
    Je sauve les liens vers "Invaders from Mars" et "Eaten alive"...

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    1. Je vous recommande aussi l'excellent petit livre de J.-B. Thoret, paru naguère chez Dreamland, consacré à "Massacre à la tronçonneuse", qui évoque notamment "l'autisme" de Leatherface.
      Bon visionnage !

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  2. Je suis bien d'accord : il n'y a pas que "Massacre à la tronçonneuse" dans la carrière d'Hooper. Du coup, il faut absolument que je vois enfin son "Invaders from Mars" ! En tout cas, ton texte donne envie de se replonger dans la filmo du bonhomme.

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    1. Je te conseille aussi "Eaten Alive" supra et son sympathique "Midnight Movie" chez Lafon...

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    2. " Non, la filmographie du réalisateur..."

      Aviez-vous en tête cet article de Télérama, "“Massacre à la tronçonneuse” : 8 raisons de revoir ce chef-d’œuvre de l’horreur" (mai 2014), qui se termine par le paragraphe "Tobe Hooper, l'homme d'un seul film" ? Car dès votre première phrase vous semblez directement lui répondre !

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    3. Je vous renvoie à mon commentaire de cet 'article' sur La Kinopithèque.

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  3. Et Poltergeist son film le plus "familial" ? Mais peut-être aussi un film le moins personnel, sachant que le réalisateur de Rencontres du troisième type coécrit et produit Poltergeist... Ceci dit, l'importance que Hooper accorde aux enfants et à leur regard n'en font pas non plus un parfait étranger pour Spielberg.

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    1. Dans un intéressant entretien à la revue "So Film", Hooper fait un sort à cette rumeur calomnieuse ; redisons-le une bonne fois pour toutes : lui et lui seul réalisa "Poltergeist", pièce 'naturelle' (et majeure) de sa filmographie :
      http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/07/poltergeist-attention-les-enfants.html?view=magazine

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    2. Non crédité alors sur le scénario ? En tout cas sans aller plus loin que sur la fiche allocine.

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